Le blé en herbe

 

 

 

Sommaire

« Admirable livre, dépouillé, si peu didactique et si mystérieusement ordonné, où vit toute l’adolescence, avec ses craintes et ses émois, ses énormes découvertes et ses frêles ressources, son horizon si large et pourtant si limité ». C’est en ces termes que Paul Colin rend compte du Blé en herbe dans Europe du 15 septembre 1923. Il se fait par là l’écho des critiques favorables qui ont accueilli le roman de Colette. Toutefois lorsqu’il commença à paraître en feuilleton en 1922, les lecteurs crièrent au scandale et la publication dut être interrompue. Il n’en fallait pas plus que le récit de l’initiation sensuelle d’un adolescent par une femme d’âge mûr pour émouvoir un certain lectorat bien-pensant. Qu’aurait-on pensé dans ces mêmes milieux si l’on avait su que le livre s’inspirait de la vie de Colette elle-même ?
De par son mariage avec Henry de Jouvenel, Colette avait accédé au titre de baronne de Jouvenel. Mais elle n’était pas la seule à faire valoir cette qualité, car la première épouse de Jouvenel, Claire Boas, refusait de s’en défaire. Cette femme très cultivée recevait dans son salon les personnages les plus éminents, des diplomates amenés à Paris par la conférence de la Paix. Très attachée à l’idée d’une Tchécoslovaquie indépendante, elle mit Edvard Benès en rapport avec Aristide Briand. Pour servir cette cause et bien d’autres encore, elle souhaitait conserver son titre prestigieux. Colette s’y était violemment opposée. Claire Boas eut alors l’idée de lui envoyer un charmant messager pour plaider en sa faveur. Elle confia cette mission à Bertrand, le fils qu’elle avait eu avec Henry de Jouvenel en 1903. Elle le munit d’un superbe bouquet et l’envoya 69, boulevard Suchet. En ce printemps de 1920, Bertrand de Jouvenel, dix sept ans, est un adolescent timide qui prépare le baccalauréat au lycée de Versailles. Il ne sait rien
encore de l’amour, si ce n’est ce doux penchant qu’il éprouve pour une jeune Anglaise, Pamela ou « Pam », avec qui il entretient un flirt innocent. Autorisé pour la première fois à rencontrer sa belle-mère, il appréhende l’entrevue : « Mon tremblement, écrira-t-il plus tard, n’était pas, comme tant d’autres, celui d’un admirateur de l’écrivain, mais simplement celui d’un enfant, effrayé par une femme qui lui avait été présentée comme redoutable. C’était la femme de mon père, et j’avais à remplir une mission auprès d’elle » (Un voyageur dans le siècle). La peur au ventre, il se présente chez Colette où on l’introduit dans le salon. La porte s’ouvre brusquement, une femme « petite, ramassée, rapide et puissante » marche
rapidement vers la porte-fenêtre, ne voyant personne, elle murmure : « Mais où est-il donc, cet enfant ? », puis l’aperçoit dans le coin le plus sombre et fond sur lui. C’est en ces termes que Bertrand de Jouvenel relatera sa première rencontre avec Colette. Du reste, le jeune homme s’acquitta honorablement de sa mission. Et, oubliant provisoirement leurs vieilles rancœurs, Colette et Claire Boas décidèrent qu’il était temps de faire connaissance : « Nous avons lié à Paris une vieille amitié en l’espace de vingt minutes », annonce Colette à Marguerite Moreno (lettre du 4 avril 1920). En avril, tout ce petit monde se retrouve à
Castel-Novel, propriété des Jouvenel en Corrèze. Puis au mois de juillet 1920, Bertrand est intronisé
à Rozven.
L’histoire est connue, Bertrand de Jouvenel en a lui-même fait le récit dans « La vérité sur ‘‘Chéri’’ », un texte recueilli dans le tome II des Œuvres de Colette publiées dans la Bibliothèque de la Pléiade. Il se trouvait à Rozven à la fin du mois d’août 1920 en compagnie de Colette, Germaine Beaumont et Hélène Picard. Tel Pâris invité à remettre la pomme de la Discorde à la plus belle déesse, Bertrand est prié de choisir entre ces trois femmes d’exception : « Il m’arriva de trouver Colette en conciliabule avec Hélène Picard et Germaine Beaumont ; ma mère m’ayant enseigné la discrétion, je m’éloignai. Et un jour, Colette me prit à part et me demanda laquelle de ces jeunes femmes je trouvais la plus attrayante. Très embarrassé, je balbutiai. C’est un embarras dont je me souviens, ne comprenant pas cette question
et, à vrai dire, je n’en pensais rien, sinon qu’elles étaient aimables. J’aimais entendre Hélène Picard
réciter des vers. J’étais alors, comme il convenait à mon âge, très féru de poésie. Colette, devinant mon incompréhension, me dit quelque chose comme : ‘‘Il te faudrait être un homme’’. Je ne comprenais toujours pas. Et Colette entreprit mon éducation sentimentale ». Colette a quarantesept ans, lui dix-sept, leur liaison va durer cinq années, peut-être les plus douces de la vie de Colette. Sa victoire, disent certains commentateurs, Colette la remporte surtout sur Henry de Jouvenel dont l’inconstance n’est plus un secret. À Rozven, il a été souvent reçu avec l’une de ses maîtresses, la couturière Germaine Patat avec laquelle Colette a sympathisé, comme elle le fit avec la plupart de ses rivales. A l’automne Bertrand regagne Paris où sa mère remarque un changement qui éveille sa suspicion : « Elle [Claire Boas] prenait soin que je n’allasse pas voir Colette, sinon les dimanches, où mon père m’invitait à déjeuner.
Il y eut un large temps de séparation. Mais quand vint un autre été [celui de 1921], je me retrouvai à Rozven, avec Colette. Et, après des hésitations, tout reprit et, désormais, nous étions liés ». Pour Colette, il y a plus, dans sa liaison avec Bertrand, qu’une simple tentative de se venger d’un mari infidèle ou d’éprouver son pouvoir de séduction. L’amour s’immisce entre eux, un amour authentique et exceptionnel qui rappelle certains aspects de la relation de Léa et Chéri : « Je le frictionne, le gave, le frotte au sable, le brunis au soleil », confie Colette à Marguerite Moreno au début du mois d’août 1921. Léa, elle, gavait Chéri « de fraises, de crème, de lait mousseux ». Pour Bertrand, l’apprentissage n’est pas que sentimental, car il s’accompagne d’une véritable ouverture sur le monde : Colette lui apprend que « le pain a du goût, les troènes un parfum, les pavots de la couleur » (Un voyageur dans le siècle). Elle lui parle longuement de son enfance et à l’automne ils font ensemble le voyage jusqu’à Saint-Sauveur : « Je crois, confie Bertrand, que j’ai dû, par mon insistance, à ce qu’elle écrivît son livre : La Maison de Claudine, en 1922 [sic] ». En avril de cette année- là, une autre escapade les mène en Afrique
du Nord où Colette découvre pour la première fois l’Algérie. « Ensuite, poursuit Bertrand, elle écrivit Le Blé en herbe (1923) dans lequel figurait mon rapport innocent avec Pam, et surtout ‘‘La Dame Blanche’’, qui déniaisait le jeune homme ». « La Dame Blanche », c’est plus précisément la Dame en blanc, Camille Dalleray, belle et mystérieuse femme mûre qui porte dans son prénom asexué toute l’ambiguïté de son personnage. Elle est la grande initiatrice qui dévoile au héros du Blé en herbe « le monde des émotions qu’on nomme, à la légère, physiques ». D’Alleray, c’est le nom de la rue où Bertrand occupait un appartement et où Colette le retrouvait secrètement. Certes, le couple Bertrand-Colette présente quelques ressemblances avec celui formé par Chéri et Léa, mais au-delà de la différence d’âge, la comparaison ne tient pas. Chéri avait paru en juillet 1920 alors que l’idylle entre Colette et Bertrand n’était pas encore nouée. De même, le milieu dans lequel Chéri et Léa évoluent, le déroulement et le dénouement de l’intrigue n’appartiennent qu’aux héros du livre. Citant approximativement Oscar Wilde, Colette se plaisait à dire que « ce que l’on écrit finit toujours par arriver ». Dans ce cas précis, la vie affective avait précédé la fiction romanesque.
En juillet 1922, Colette retrouve son havre breton où elle commence la rédaction d’un nouveau roman, Le Seuil, qui a pour cadre Rozven. Le 29 juillet, le Matin publie le premier chapitre de cet ouvrage sous la rubrique des « Mille et un matins ». La publication va s’étendre jusqu’au 31 mars 1923, date à laquelle elle est brutalement interrompue au quinzième chapitre. Sous la pression constante des lecteurs scandalisés, la direction du Matin avait décidé sa suspension. Cette même direction était déjà intervenue en amputant le chapitre précédent de son dernier paragraphe pour empêcher Phil de tomber dans les bras de la Dame en blanc. Dépossédé de sa fin logique, le texte s’achevait sur cette phrase : « Elle [Mme Dalleray] s’aperçut qu’elle venait d’hésiter devant le mot ‘‘amour’’ ». Mais lorsqu’au chapitre suivant Phil compare « les heures d’amour cachées, là-bas » avec la Dame en blanc à l’affection pure et passionnée de Vinca, prévoyant la suite des événements, les lecteurs s’insurgent contre cette atteinte à la morale. Prenant acte de cette réaction, la direction du Matin interrompt la publication. Cette conduite est révélatrice d’un certain état d’esprit : on peut tolérer l’idée qu’une femme mûre et un adolescent aient une aventure, mais on ne saurait admettre qu’une jeune fille s’offre avant le mariage. Colette se plie à la
censure, mais en privé, elle fulmine : il faut, écritelle à Hélène Picard, « ménager la susceptibilité du gendarme retraité de Rueil ». Une prude sensibilité dont la direction du Matin, en la personne de Jean Sapène, faisait grand cas. Mais l’irritation du lectorat bien-pensant de 1923 n’est rien en comparaison de la tempête que devait soulever l’adaptation cinématographique du livre en janvier 1954. Dès 1947, Claude Autant-Lara avait acquis les droits d’adaptation du Blé en herbe. Il avait confié les dialogues à Jean Aurenche et à Pierre Bost. La première eut lieu le 9 janvier 1954. On y découvrait Edwige Feuillère dans le rôle de la Dame en blanc, Pierre-Michel Beck dans celui de Phil, Nicole Berger dans celui de Vinca et, dans un rôle mineur, Louis de Funès. Mais après le triomphe de cette première, un autre scénario vieux de trente ans allait se rejouer. Des clameurs indignées s’élèvent de toute la France. Avant
même la sortie du film, Claude Autant-Lara et Edwige Feuillère avaient reçu des lettres dissuasives, voire menaçantes dont Les Lettres Françaises du 21 janvier 1954 reproduisent d’intéressants extraits sous l’intitulé « Les Tartuffes contre ‘‘Le Blé en herbe’’ ». A Caen, le révérend père Bouley harangue ses fidèles : « Vous n’irez pas voir Le Blé en herbe ». Dans certaines villes de province, des parents manifestent devant les salles de cinéma... Les descendants du « gendarme retraité de Rueil » eux non plus ne plaisantaient pas avec la morale.
La censure de 1923 eut au moins un effet favorable, celui de libérer la plume de Colette des contraintes de l’écriture en feuilleton, mode de composition auquel elle était au reste accoutumée depuis longtemps. Mais la publication des quinze premiers chapitres en feuilleton leur conférait un très net caractère épisodique. Chaque texte avait une unité propre et était organisé autour d’un thème central : la pêche à la crevette, le bain quotidien, le dîner de famille, le pique-nique… Cette composition par chapitres juxtaposés aurait pu nuire à la plénitude d’un ouvrage dont Colette avait dès le départ conçu l’idée d’ensemble. Voici comment elle résumait ses intentions : « Je l’ai composé en Bretagne, dans la villa que j’ai à Rozven, entre Paramé et Cancale […]. L’histoire de ce roman – la genèse, comme vous dites, vous autres pédants ( !) – est curieuse : depuis longtemps, longtemps, j’avais envie d’écrire un acte pour le Théâtre-Français… Le rideau se lève, la scène est plongée dans l’obscurité, deux personnages invisibles dissertent sur l’amour avec beaucoup de science et d’expérience. Vers les dernières répliques, on donne la lampe et les spectateurs surpris s’aperçoivent que les partenaires ont réciproquement quinze et seize ans. Je voulais signifier par là que l’amour passion n’a pas d’âge et que l’amour n’a pas deux espèces de langage… Je n’ai pas dit autre chose dans Le Blé en herbe. J’ai seulement intercalé dans le récit quelques paysages cancalais qui m’avaient vivement émue » (Les Nouvelles littéraires, 27 mars 1926). Il en avait été de même pour Chéri dont Colette avait d’abord voulu faire une pièce et qui le deviendra après un détour romanesque. Il n’en sera rien pour ce livre dont Colette composera non sans mal la dernière partie à Castel-Novel : « J’ai fini – que je crois – Le Seuil. Non sans tourments ! la dernière page, exactement, m’a coûté toute ma première journée à Castel-Novel – et je te défie bien, en la lisant, de t’en douter. Quoi ! ces vingt lignes où il n’y a ni cabochon ni ciselure… Hélas, c’est comme ça. C’est la proportion qui m’a donné du mal. J’ai une telle horreur de la grandiloquence finale » (lettre à Marguerite Moreno, juin 1923). Le livre paraît au cours de l’été 1923. Claude Pichois rapporte que Maurice Goudeket lui a montré une épreuve portant le titre Le Seuil. « C’est au tout dernier moment, affirme Goudeket, et certainement pour des motifs d’euphonie, que Le Blé en herbe a été adopté » (lettre à Claude Pichois, 1969). Mais Colette portait le scrupule littéraire bien-delà de la seule résonance mélodieuse des mots. Le second titre est non seulement plus poétique que le titre initial, mais plus subtil puisque porteur d’une charge formidable d’équivoque : « l’ambiguïté du titre
Le Blé en herbe – le blé qui pousse, le blé qu’on récolte trop tôt – dote le livre d’une richesse sémantique bien plus forte. Actuellement, sinon en 1923, Le Seuil ne renverrait qu’à un rite de passage
digne d’être commenté par des sociologues ou des anthropologues… en herbe » (Claude Pichois et Madeleine Raaphorst-Rousseau, notice du Blé en herbe, Pléiade, tome II).
Le Blé en herbe paraît sous son titre définitif chez Flammarion en juillet 1923. Pour la première fois, Colette signe simplement Colette : « Voilà que, légalement, littérairement et familièrement, je n’ai plus qu’un nom qui est le mien. Ne fallait-il, pour en arriver, pour en revenir là, que trente ans de ma vie ? Je finirai par croire que ce n’était pas payer trop cher » (La Naissance du jour). Dans sa vie comme dans son œuvre, Colette aborde un tournant décisif. L’heure de la consécration avait sonné en même temps qu’était venu le moment de la séparation avec Henry de Jouvenel. Après Germaine Patat, ce dernier s’était attaché à la princesse Marthe Bibesco. En cet automne de 1923, Colette s’est absentée pour une tournée de conférences qui doit la mener dans le sud et sud-ouest de la France. A son retour, Jouvenel a déserté le domicile conjugal : « Je suis seule depuis un mois, écrit-elle à Christine Mendelys. Il est parti sans un mot pendant que je faisais une tournée de conférences. Je divorce » (lettre du 6 janvier 1924). La liaison de Colette et Bertrand va se poursuivre jusqu’à l’hiver 1925. Car les tentatives répétées d’Henry de Jouvenel et de Claire Boas pour séparer les amants vont porter leurs fruits. Dans ses souvenirs, Bertrand reviendra discrètement sur les circonstances de cette séparation : « le climat de scandale qui nous entourait devait à la fin nous séparer. Y a-t-il de belles séparations ? » (Un voyageur dans le siècle). Gagné par la politique, Bertrand s’éloigne : « [Il] marche de succès en succès à Genève, un journal va jusqu’à imprimer que son père a été bien veinard d’avoir les conseils de son fils !!! L’Amérique lui demande de faire une tournée de conférences à gros appointements, et ses articles aux Dernières Nouvelles de Strasbourg sont commentés en haut lieu. Quels triomphes » (lettre à Hélène
Picard, septembre 1924). L’année suivante, en mars 1925, Colette se trouve au cap d’Ail, près de Monaco où L’Enfant et les sortilèges doit être créé le 21. Elle est descendue à l’hôtel Éden où elle retrouve Marguerite Moreno et Maurice Goudeket, un jeune négociant en perles précieuses rencontré en février chez des amis communs. Colette apprend que Bertrand se trouve à Cannes. Elle lui demande de venir la voir : « Elle m’invita à déjeuner et, alors que nous nous séparions, elle me pria de venir la revoir le soir ; et elle me demanda gravement si je voulais reprendre la vie avec elle. Nous convînmes, après une longue discussion, de l’impossibilité. Je repartis à l’aube, et je n’ai jamais reçu la lettre qu’elle m’écrivit le lendemain, lettre que Marcelle Prat, ma fiancée, intercepta, et me récita bien plus tard » (« La vérité sur ‘‘Chéri’’). Quelques jours plus tard, le 6 avril, le divorce entre Colette et Henry de Jouvenel était prononcé. Colette et Bertrand eux ne se quitteront jamais tout à fait de vue. Ils continueront à se voir de loin en loin et à correspondre jusqu’à la fin de la vie de l’écrivain. Dans une lettre qu’il lui adressa en 1931, il déclarera sur le ton de la tragédie classique : « Va, je ne serai jamais que ton plus mauvais livre ». Colette, pour sa part, voyait dans Le Blé en herbe l’un de ses meilleurs romans.