L'élève surclasse le maître

 

 

Sommaire

Pour la plupart des écrivains, l'écriture répond à un lointain et irrépressible besoin de transformer en mots, en phrases leurs sentiments, leurs émotions, leurs opinions, leur révolte, leur expérience... Tout au long de sa carrière Colette n'a cessé d'affirmer qu'elle ne s'était jamais senti de vocation pour le métier d'écrivain : « Non, je ne voulais pas écrire. […] Dans ma jeunesse, je n'ai jamais, jamais désiré écrire », proclame-t-elle dans Journal à rebours . On serait légitimement tenté de mettre en doute cette parole, et de ne voir là qu'une facétie d'écrivain accompli. Or, l'écriture n'a jamais été pour elle une évidence et encore moins une facilité. « La vocation est une chose, le don en est une autre, soulignait justement Maurice Goudeket. Il faut croire Colette quand elle affirme que, si le hasard ne s'en était pas mêlé, elle n'eût jamais songé à écrire. » Dans ce cas précis, le hasard porte un nom, et même un surnom, celui de Willy. En incitant Colette à écrire ses souvenirs, il lui révèle ce qu'elle n'aurait jamais découvert sans cela, à savoir qu'elle possédait un don d'écrivain. Si elle accepte naturellement que ses premières œuvres soient signées du seul Willy, elle va peu à peu s'éveiller et prendre conscience de son talent. Il ne manquait plus alors qu'un véritable déclic pour la décider à mettre un terme définitif à sa collaboration avec Willy. C'est précisément ce dernier qui allait le déclencher.

Au mois de mars 1904, le Mercure de France publie Dialogues de bêtes . C'est la première fois qu'un livre porte la signature de « Colette Willy », un nom hybride composé de son patronyme et du pseudonyme de son époux. Ce n'est que très tardivement, en 1923, à l'âge de cinquante ans, qu'elle se départira du nom de Willy et ne signera plus que « Colette. » Pour l'heure, la critique salue les qualités d'écriture de celle qui passe aux yeux de tous pour une débutante, et qui n'existe encore qu'à travers son statut d'épouse de Monsieur Willy. Marque éclatante de cette reconnaissance, la préface que Francis Jammes accepte d'écrire pour la nouvelle édition des Dialogues de bêtes qui, en 1905, passent de quatre à sept. Colette Willy, une débutante ? Pourtant, à en croire Colette, certains, tel Catulle Mendès, ont découvert depuis longtemps l'identité du véritable auteur des Claudine  : « C'est vous, n'est-ce pas, l'auteur des Claudine … » (propos rapportés dans Mes apprentissages ). Dans une courte biographie qu'il consacre en 1903 à celui qu'il nomme « l'illustrissime écrivain » – ouvrage à l'évidence commandé par « l'illustrissime » lui-même –, Eugène Solennière note avec une grande habilité  : « Colette est plus que sa femme […], elle est aussi occasionnellement sa collaboratrice dont la plume espiègle et les traits ingénieux savent intelligemment greffer aux écrits de l'époux une note de malice et une pointe de grâce. » Eugène Solennière comptait parmi la troupe de collaborateurs, tout comme eux il ne pouvait s'illusionner sur la part due au patron des ateliers. D'autres commentateurs avisés en arrivèrent aux mêmes conclusions, éclairés par la nature même des Claudine . Leur ton, leur fraîcheur, leur nouveauté, l'emploi d'expressions empruntées au dialecte poyaudin, la précision et la délicatesse des descriptions, sont autant de signes distinctifs d'une écriture qui diffère singulièrement de celle pratiquée habituellement par Willy. On peut s'étonner de la passivité de Colette et se demander pourquoi elle laisse à son époux le soin de signer ses premières œuvres. Dans Mes apprentissages , elle prétendra qu'elle était contrainte d'accepter par fidélité envers « une promesse de silence. » Or, elle savait dès le départ que Claudine à l'école serait un travail de « nègre. » Qui mieux qu'elle connaît les méthodes de travail des ateliers auxquels elle collabore depuis sept ans en tant que secrétaire ? Elle n'était pas sans savoir non plus que la signature « Willy » avait une valeur marchande considérable. N'avait-t-elle pas, en outre, donné la réponse la plus claire qui soit dans cette lettre adressée à Rachilde ? : « Fichtre non, il ne faut pas me nommer dans Claudine  ! Raison famille, convenances, relations, patati, patata… Willy tout seul ! A Willy, toute cette gloire ! » De fait, au mois de janvier 1900, au moment où l'éditeur Ollendorff s'apprête à signer le contrat de publication de la première Claudine , on prévoyait déjà les contestations que le livre allait susciter : « Valdagne, lecteur de confiance, donne l'avis suivant à ses patrons : ‘‘C'est bien, c'est même bien fait et très spirituellement documenté. Seulement ça fera hurler ( sic ), ce qui n'est pas une mauvaise chose, au contraire (re- sic )'' », (propos rapportés par Lucien Muhlfeld à Willy, pneumatique du 10 janvier 1900). Toujours est-il que lorsqu'elle rendra compte du livre dans le Mercure de France au mois de mai 1900, Rachilde réussira ce tour de force de respecter le vœu de Colette tout en insinuant la vérité : « De Willy, le livre est un chef-d'œuvre. De Claudine, le même livre est le plus extraordinaire qui puisse éclore sous la plume d'une débutante. » Le secret ne tardera pas à éclater au grand jour, seuls les plus ardents partisans de Willy continueront à lui attribuer la pleine paternité des Claudine .

Malgré ces Dialogues de bêtes qu'elle signe seule, Colette continue à prêter sa plume à Willy qui fait paraître sous son seul nom Minne (1904), et Les Égarements de Minne (1905). Ce seront les derniers livres de Colette signés par Willy. En 1905, Colette a trente-deux ans, et Willy quarante-six. Ils sont mariés depuis douze ans, et leur association littéraire en compte presque autant. Tout pourrait continuer au gré de cet étrange modus vivendi , si un fossé ne s'était creusé entre eux, chaque jour plus large. Le 1 er mai 1905, une séparation de biens est prononcée entre les époux qui s'explique par le fait que Willy venait d'hériter de sa mère sa part dans la maison d'édition Gauthier-Villars. En 1906, Colette quitte le domicile conjugal et s'installe rue de Villejust, mais le plus clair du temps on la trouve 2 rue Georges-Ville, chez Missy. Tandis que Willy prend ses appartements au 6 de la rue Chambiges et entretient une relation avec celle qu'il épousera en secondes noces en 1911, Meg Villars. À en croire la version donnée par Colette dans Mes apprentissages , Willy lui aurait donné son congé. Or, la séparation de corps qui sera prononcée aux torts réciproques des deux époux en 1907 prouve que cette décision, compréhensible au demeurant, lui revient entièrement. De fait, le 13 février 1907, la 1 ère Chambre du tribunal de grande instance de la Seine proclame que Colette « avait donné à son départ le caractère d'une rupture définitive et publique, et marqué son intention irrévocable de ne plus revenir au domicile conjugal et publié sa volonté de vivre désormais selon son bon plaisir. » Quant à Willy ses infidélités notoires le rendaient également coupable. À la vérité, et quoi qu'en disent les apparences, ni Colette, ni Willy, ne prenaient cette séparation au sérieux, il ne s'agissait que d'une situation provisoire…

Ceux qui pensaient que la rupture intervenue entre les époux Gauthier-Villars était définitive se trompaient, du moins pour l'instant. Jusqu'en 1909 leurs relations seront rythmées de crises et de réconciliations. Mais si jusque-là Colette avait continué à collaborer aux ateliers Willy, le 11 janvier 1907 elle avertit l'éditeur Mendel qu'elle reprend sa part de collaboration à un roman qu'elle est en train d'écrire pour le confier au Mercure de France : « Je n'ignore pas, précise-t-elle, que Willy vous devait un roman et je ne doute pas qu'il vous le donne par la suite ; le mien est prêt, je l'emporte, c'est un match où j'arrive première, voilà tout. » Ce roman c'est La Retraite sentimentale , un titre qui en dit long et qui clôt définitivement la série des Claudine . Le signe le plus visible de cette liquidation est l'effacement, puis la mort de Renaud, le mari de Claudine. Et si le manuscrit porte encore les quelques traces des corrections apportées par Willy, elles ne visent qu'à approfondir quelques passages scabreux. La quasi-totalité du livre n'est due qu'à Colette, et l'on constate que le ton a sensiblement changé : aux enfantillages de Claudine à l'école succède ici une incroyable mélancolie, une tristesse provoquée par la fuite de la jeunesse et des premières illusions. La Retraite sentimentale paraît en 1907 avec cet avertissement : « Pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la littérature, j'ai cessé de collaborer avec Willy. Le même public qui donna sa faveur à nos six filles… illégitimes, les quatre Claudine et les deux Minne , se plaira, j'espère, à La Retraite sentimentale , et voudra bien retrouver dans celle-ci un peu de ce qu'il goûta dans celle-là . » Cela n'empêche pas Colette d'envoyer le livre à Willy avec cette affectueuse dédicace : « A mon cher Willy / sa fidèle amie / Colette Willy / et sa fille qui l'aime / de tout son cœur / Fille. » Les deux époux entretiennent ainsi des relations ambiguës où l'amour et les ressentiments ne cessent de se chasser l'un l'autre, et qui laisseront bientôt libre cours à une haine implacable.

En février 1909, Colette découvre que Willy a vendu les droits d'auteur de ses premières œuvres dans le plus grand secret, deux ans auparavant. Elle lui écrit sur-le-champ pour tirer la situation au clair : « Aujourd'hui j'ai vu quelqu'un de la maison Ollendorff ; est-il vrai, est-il possible que toutes les Claudines [ sic ] et les deux Minne soient à présent la propriété des éditeurs ? est-ce possible que tout cela soit à jamais perdu pour vous et pour moi ? Au nom du ciel, dites-moi pour une fois la vérité, est-il possible que ces livres qui me sont si chers soient à jamais perdus ? » (lettre du 25 février 1909). Jouée, trahie, dépossédée, Colette va dès lors tout mettre en œuvre pour se réapproprier son œuvre. En avril, elle prépare la refonte de Minne et des Égarements de Minne en un seul roman, L'Ingénue libertine qui paraîtra en novembre 1909 sous l'unique signature de Colette Willy. Mais pour Willy la plus grande perte sera de restituer le droit moral des Claudine . Il avait bâti une grande part de sa publicité comme auteur de cette saga, tous « ses » romans portaient cette mention. En mars, Colette et Willy s'entendent pour que toute nouvelle édition des Claudine porte leur double signature, ainsi que cet avertissement : « La collaboration Willy-Colette ayant pris fin, il devenait indispensable de rendre à chacun la part qui lui est due, et de remplacer la signature unique de ces volumes par celle de WILLY et COLETTE WILLY. Des motifs purement typographiques ont voulu que mon nom fût placé avant celui de Colette Willy, alors que toutes les raisons littéraires et autres eussent exigé que son nom fût à la première place. » Le 22 mars, Colette demande à Alfred Vallette, le directeur du Mercure de France, d'obtenir expressément la signature de Willy. Ce dernier s'exécutera en une formule lapidaire : « Mon cher Vallette, nous sommes absolument d'accord sur tous les points » (23 mars 1909). Et jusqu'à la fin des années quarante, l'étrange faire-part qui scellait le divorce littéraire des époux Gauthier-Villars sera maintenu sur les différentes éditions des Claudine . À partir de 1948, alors que Willy est mort depuis dix-sept ans, Colette obtiendra même de faire supprimer sa signature. En 1955, un an après la disparition de Colette, Jacques Gauthier-Villars interviendra auprès des éditeurs pour rétablir la signature de son père. Depuis cette date, toutes les éditions des Claudine sont signées « Willy et Colette. » Entre 1900 et 1955, la série aura porté quatre signatures différentes, des fluctuations qui sont autant de signes visibles d'une bataille éditoriale peu commune. Mais il ne suffit pas à Colette d'avoir repris le droit moral sur ses œuvres. Il ne lui suffit pas non plus d'entendre le mea culpa de Willy qui, pour être maladroit, n'en est pas moins sincère : « Oui, j'ai péché contre vous, vilainement, mais je n'ai pas failli autrement que j'ai dû vous en donner l'apparence. […] ‘‘Dépouillée.'' Ce mot est un peu injuste peut-être. Cette vente affolée, des Claudine , pour ce qu'elle m'a rapporté ! », lui écrit-il le 7 juillet 1909. Il fait ensuite valoir la précarité de sa situation matérielle : « Je cherche un loyer de 1800. Puis j'irai plus loin en 1912 et moins cher, car je sais bien que ma valeur marchande baisse. » Il n'y a pas lieu de mettre en doute ces paroles. Willy était alors dans une impasse financière qui le conduirait bientôt à s'exiler à Bruxelles, puis en Suisse. Mais aux yeux de Colette, cette cession n'en constituait pas moins une félonie de la plus haute gravité. Willy avait disposé d'une œuvre qui ne lui appartenait pas et, par là-même, il avait « porté la guerre sur le seul terrain qui la rendra inexpiable », celui de la littérature, comme le souligne Michel del Castillo. L'inqualifiable trahison devait être punie à la hauteur du préjudice subi. Pour y parvenir, Colette allait mettre toute la puissance de son style pour discréditer Willy. De son côté, celui-ci ne manquera pas une occasion d'égratigner, par romans interposés, l'image de celle qu'il appelle désormais sa « veuve. » Mais ils n'étaient pas à armes égales, ni Willy, ni aucun de ses collaborateurs, ne possédaient la virtuosité stylistique de Colette. L'ancienne apprentie allait donner une magistrale leçon de style au patron des ateliers.

Les premières attaques sérieuses apparaissent dès 1910, année de leur divorce, avec La Vagabonde qui n'est pas, à proprement parler, un livre-vengeance. Aux premières pages du livre, Renée Néré, sorte de double de Colette, se remémore son passé récent d'ex-épouse du peintre Adolphe Taillandy, qui est lui-même une réplique de Willy. Il n'est guère flatteur le portrait de Taillandy, « ce balzacien génie du mensonge », obsédé par les femmes et l'argent. Willy ne pouvait ignorer qu'il était ainsi visé, Taillandy étant le nom sous lequel il louait une garçonnière, avenue Kléber. Il fulmine et réplique immédiatement en annonçant la sortie prochaine de Sidonie ou la Paysanne pervertie , mais le livre ne verra jamais le jour. Willy reprend tout de même l'avantage avec Les Imprudences de Peggy , livre écrit par Meg Villars en 1910 : « La voici, à 33 ans, en 1906, cette rosse de Vivette Wailly […], le cou empâté, la figure en toupie, les tempes larges, le menton pointu, la bouche entr'ouverte avec une expression voulue d'ingénuité que démentent deux yeux calculateurs. » L'année suivante, en 1911, Willy s'acharne encore dans Lélie fumeuse d'opium . Sous les traits de Bastienne de Bize, il caricature cruellement son ex-femme : « Épaisse, sa taille courte roulait sur des hanches évoquant la gourde plutôt que l'amphore. » Il y aura encore bien d'autres portraits de ce type : Ginette la rêveuse (1919), Les Fourberies de Papa (1926), romans auxquels s'ajoutent d'autres perfidies disséminées de-ci de-là par l'ardeur d'une rancœur intarissable. Colette reste impassible, on ne relève qu'une toute petite offensive dans L'Entrave  : « J'ai enduré le joug de mon mari quand j'étais jeune et sotte épouse. » Si Colette garde le silence dans ses livres, c'est qu'elle a trouvé un moyen autrement plus efficace pour répandre sa vindicte : la presse. Chaque interview est pour elle l'occasion de revendiquer la pleine maternité de ses premières œuvres, et de nier par-là même la contribution de Willy : « sa collaboration, à lui, ne dépassa guère celle d'un secrétaire, d'un secrétaire pas très soigneux, soucieux surtout d'ajouter à mon texte quelques calembours », déclare-t-elle dans Paris-Théâtre du 6 novembre 1909. Ce genre d'attaque suscitera ce commentaire incisif de Willy : « Si Mme Colette et moi avions eu un enfant, elle dirait qu'elle l'a fait toute seule. » Plus tard, en mars 1926, elle accorde une interview à Frédéric Lefèvre pour Les Nouvelles littéraires . Elle lui présente les manuscrits des Claudine intégralement écrits de sa main, tout juste y remarque-t-on par endroit la fine écriture de Willy. Mais, rappelons-le, les manuscrits des deux premières Claudine avaient disparu. De surcroît, on connaît suffisamment la méthode de travail de Willy pour savoir qu'il ne remettait ses manuscrits aux éditeurs qu'après les avoir mis au net. Willy enrage donc, il exige et obtient un droit de réponse qui sera inséré dans le numéro du 3 avril des Nouvelles littéraires sous le titre suivant : « Quelques détails sur la collaboration Willy-Colette. »

Ainsi passaient les années sans apaiser les griefs et les rancunes. La notoriété de Colette ne cessait de grandir à mesure que celle de Willy déclinait. Sa production s'était sensiblement ralentie, son nom qui hantait autrefois les colonnes des journaux ne s'y retrouvait plus que très rarement. Ses jeux de mots, ses calembours qui avaient fait sa gloire étaient à présent passés de mode. Le public avait besoin de renouveau, alors que les romans de Willy exhibaient inlassablement les mêmes arguments d'une imagerie datée. Le 24 avril 1911 paraît la dernière Lettre de l'Ouvreuse , c'est le symbole même de sa réussite qui disparaît. De sérieuses difficultés financières vont bientôt le conduire à prendre la fuite vers la Belgique. La Grande Guerre le trouve à Genève dont il ne reviendra qu'en 1920 pour s'installer à Monte-Carlo. Il retrouve là ses vieux démons, les casinos, le jeu, la roulette. « Qui donc se rappelle encore, à Paris, le nom de Willy ? Personne, assurément personne ! », constate-t-il lucide et résigné. À la demande de Jules Marchand, le directeur de la revue Sur la Riviera , il accepte, cet hiver-là, d'écrire des « indiscrétions » sur les Claudine . Ces textes ne seront divulgués qu'après sa mort. L'année 1924 le ramène enfin à Paris, c'est là qu'il va passer les sept années qu'il lui reste à vivre. Quand il entend prononcer les deux syllabes de son nom de gloire, Henry Gauthier-Villars répond : « Willy ? C'est un vieux gigolo que j'ai bien connu. Il est mort il y a vingt ans. » C'était vrai, d'une certaine manière, car l'oubli c'est la petite mort des gloires défuntes. En 1925, il fait paraître ses Souvenirs littéraires… et autres . Mais l'ouvrage ne tient pas les promesses escomptées, et pêche par manque de consistance. « On m'a demandé des précisions, je les fournirai, sur mon premier mariage, mon premier divorce, mon second mariage, mon second divorce. […] Nous nous reverrons, gens de bien. Mon prochain volume paraîtra bientôt », conclut-il dans le dernier chapitre. Il n'aura guère l'occasion d'honorer cette promesse. Au soir du 12 janvier 1931, Henry Gauthier-Villars s'éteint dans la modeste chambre d'hôtel qu'il occupait depuis quelques années avenue de Suffren. Il sera inhumé le 15 janvier au cimetière Montparnasse. Trois mille personnes se joignirent au cortège funèbre. Parmi les officiels, on relève la présence de René Doumic pour l'Académie française ; Jean Ajalbert, Rosny aîné et Léon Daudet pour l'Académie Goncourt ; Gaston Rageot, président de la Société des gens de lettres ; Rachilde et Alfred Vallette ; Charles Maurras, et Léopold Colette, le frère de l'écrivain… Une légende venait de passer, une légende qui avait cristallisé l'esprit d'une époque qui n'avait peut-être de belle que le nom.

Mais le jeu des revendications particulières n'était pas terminé. Le 25 janvier et le 1 er février 1931, la revue Sur la Riviera publie deux articles intitulés « Willyana » qui sont en fait la reprise de ses « indiscrétions » écrites par Willy à la demande de Jules Marchand. C'est peut-être cette publication qui amène Colette à déclamer cette étrange oraison funèbre que sont Mes apprentissages . En 1935, elle annonce qu'elle va faire paraître un livre de souvenirs pour révéler « la stricte vérité » sur ses débuts littéraires. Pressentant le tour qu'elle va donner à ses souvenirs, Jacques Gauthier-Villars lui écrit pour lui demander de les « nuancer d'indulgence. » Colette passera outre cette requête. En octobre 1935, l'hebdomadaire Marianne commence à faire paraître ces souvenirs qui seront repris en volume en janvier 1936. La vengeance est imparable. D'aucuns prétendirent que Willy vivant, Colette ne se serait jamais risquée à écrire un tel livre tant elle tremblait devant sa promesse, à lui, de révéler un jour sa vérité. Mais si Colette avait de si bonnes raisons de craindre ces révélations, on peut se demander pourquoi Willy ne s'était pas exécuté. Quand Henry Gauthier-Villars a-t-il vu dans la littérature autre chose qu'un moyen d'asseoir sa notoriété, et surtout de mettre au jour ses rancœurs, et de les contempler ensuite avec une étrange jubilation ? C'est précisément ce procédé que Colette va exploiter dans Mes apprentissages . Elle met toute la puissance de son style au service d'une exécution d'autant plus redoutable qu'elle se pare du masque de l'objectivité : « Si le ‘‘cas Willy'' était seulement celui d'un homme ordinaire, qui appointait des écrivains et signait leurs œuvres, il ne mériterait qu'une brève attention. […] Le ‘‘cas Willy'' présente cette singularité unique : l'homme qui n'écrivait pas avait plus de talent que ceux qui écrivaient en son lieu et place. » Bel hommage, le plus juste que l'on ait jamais rendu au défunt. Mais cette objectivité apparente participe pleinement d'une stratégie narrative savamment agencée par Colette. De fait, l'absence de masque n'est que l'effet d'une feinte, et constitue en réalité un masque subtil. Car on distingue rapidement, derrière toutes ces allégations, les sarcasmes qui pointent et qui, comble de l'ironie, mettent en œuvre des procédés hérités de Willy comme le trait forcé ou la caricature. Colette réussit ainsi ce tour de force remarquable de tenir ensemble, et sans qu'il y paraisse, ces deux discours : présenter la vérité objective sur Willy tout en lui substituant la peinture subjective d'un portrait caricatural.

Elle qui connaît parfaitement la valeur de l'effort patient, elle va ironiser sur son impuissance à écrire : « Tout lui sembla facile, tout lui sembla permis, hormis la tâche d'écrire » ; « Je crois que s'il n'eût été frappé d'un empêchement d'écrire, M. Willy n'aurait pas dépassé, pour faire connaître son nom et ses romans, les bornes de l'opportunité commerciale. » La démonstration est d'autant plus aisée que le public auquel s'adresse Colette est le même qui, quelques années auparavant, s'amusait des excès publicitaires de Willy. Tout aussi habile est le procédé qui consiste à devancer la critique d'un lecteur suspicieux : « Ceux qui lisent à travers mes pages une malveillance, une passion fielleuse et rancie se trompent. » Elle privilégie, en outre, le point de vue de la victime : « ma vie de femme commence à ce jouteur. Grave rencontre pour une fille de village » ; « cette main, morte à présent, qui n'hésitait pas à tourner la clef dans la serrure. » Elle oriente ainsi le jugement du lecteur vers la thèse qu'elle cherche à accréditer. À ceux qui seraient tentés de se demander pourquoi elle endura un si long supplice, elle invoque son dénuement, la difficulté pour une jeune femme de l'époque de quitter le domicile conjugal, et surtout la crainte que lui inspirait son mari. Elle prétend même que la peur l'avait conduite à signer les contrats de vente des Claudine  : « Au bas des deux contrats, j'ai apposé conjugalement ma signature. Ce dessaisissement est bien le geste le plus inexcusable qu'ait obtenu de moi la peur, et je ne me le suis pas pardonné. » Or, on sait qu'elle avait été tenue à l'écart de cette transaction. Mais le lecteur est d'autant plus facilement trompé qu'il ignore tout des termes exacts de cette cession. Pour rendre sa démonstration encore plus éclatante, Colette exploite savamment la dialectique texte-image. Sous les nombreuses photographies qui émaillent son récit, elle a pris elle-même le soin d'ajouter d'insidieuses légendes. À titre d'exemple citons cette photo sous-titrée « Colette à vingt ans » qui nous dévoile une magnifique jeune fille, épanouie et vigoureuse. En tournant la page, le lecteur découvre la même femme, onze ans plus tard, « Colette en 1904 », la mine anémique, le visage creusé, et comme décharné, comme si la vie avec Willy l'avait ostensiblement meurtrie. Ainsi, Colette avait réussi ce tour que son initiateur lui aurait sans doute envié de transmettre à ses lecteurs la vision d'un réel qui n'en avait parfois que les contours. Elle était parvenue au sommet d'un art qui surclassait toutes les leçons du maître.