À Rozven, Colette déborde d’activités : elle
arrange son intérieur, jardine, bricole, se baigne,
pêche, écrit. Au fil des ans, elle se compose une
sorte de royaume bucolique ouvert sur la mer où
elle se plaît à réunir ses proches : sa fille, Henry de
Jouvenel et ses deux fils, Bertrand et Renaud. A ce
cercle familial vient se joindre celui des amis qui
se succèdent durant toute la saison estivale. Dès
le début de juillet, le chassé-croisé des invités se
met en marche : l’actrice et réalisatrice Musidora ;
la romancière Germaine Beaumont ; la poétesse
Hélène Picard, et des écrivains tels que Léopold
Marchand et Francis Carco. Ce sont les habitués
de Rozven, sorte de joyeux phalanstère qui dessine
le tableau du monde littéraire et artistique
qui fréquentait alors la Côte d’Émeraude.
Après sa rupture avec Missy, Colette avait épousé Henry de Jouvenel le 19 décembre 1912. À Paris, le 3 juillet 1913, elle donnait naissance à
une petite fille prénommée Colette. Entre deux
voyages, elle continue à aménager Rozven et, à
l’occasion, s’y accorde des escapades amoureuses
avec Jouvenel. En été 1914, Colette séjourne à
Rozven en compagnie de Musidora. De son vrai
nom Jeanne Roques, Musidora était née en 1884.
Elle s’était choisi comme pseudonyme le nom
d’une romance de l’époque de Louis-Philippe. En
1911, elle donne corps au personnage de Claudine
le temps d’une tournée théâtrale. Mais c’est
véritablement à Ba-Ta-Clan en 1912 que la critique
remarquera son talent. Elle partage alors l’affiche
de la revue Ça grise avec Colette qui apparaissait
dans un tableau intitulé « La Chatte amoureuse ». Pour Joë Bridge, chroniqueur à Comœdia, la « révélation de la soirée », c’est Musidora. Elle a
vingt-huit ans, de longs cheveux noirs qui offrent
un contraste saisissant avec la blancheur exagérée
de sa peau, le regard charbonneux et la bouche
sombre. Pour toute une génération, cette beauté
moderne serait l’incarnation de la vamp, personnage
qu’elle contribua à populariser au cinéma où
Louis Feuillade lui confia le rôle d’Irma Vep dans
sa série des Vampires et des Judex. Par la suite,
elle réalisa deux films tirés des œuvres de Colette
: Minne, en 1916, adaptation de L’Ingénue
libertine, et La Vagabonde, en 1917. Deux ans
plus tard, elle tourne La Flamme cachée d’après
un scénario original de Colette. Selon ses propres
termes, elle « s’accrochera » à l’auteur de La Vagabonde
: « Je n’ai pas honte d’avouer que c’était
un bien grand amour que j’avais pour Colette.
Très grand et très chaste amour », confiera-t-elle
bien des années plus tard (Cahiers Colette n° 14).
En cet été de 1914, elle a suivi son amie en Bretagne
où toutes deux pensent passer des vacances
paisibles loin du tumulte de la vie parisienne.
Dans une lettre adressée à son grand confident
Léon Hamel, Colette se fait l’écho de la gaieté qui
règne à Rozven : « [Ma fille] est superbe, dorée
comme un pâté en croûte ». Elle poursuit en racontant
que Musidora « montre ses f…aces, au
petit marchand de statuettes, et [que] Sidi a découvert
ce que c’était que la vie à la mer, on ne
peut plus le tirer de l’eau, il se baigne sans caleçon,
proh pudor ! se roule dans le sable et ne se
console pas de partir pour Paris ce soir ». De son
côté, Colette retrouve sa vigueur endormie par la
grossesse en nageant et en entretenant sa maison.
Tard dans l’après-midi du 1er août, les deux
femmes se rendent à Saint-Malo en automobile.
L’heure n’est plus à la quiétude : « Dans Saint-
Malo, où nous courions chercher des nouvelles,
un coup de tonnerre entrait en même temps que
nous : la Mobilisation Générale » (Les Heures longues).
L’Histoire vient de faire une foudroyante irruption
dans ce monde protégé, constat renforcé
par le vif contraste qui oppose la sérénité du paysage
au tumulte des événements : « Comment
oublierais-je cette heure-là ? […] Une mer verte
sur la plage, bleue à l’horizon […]. Et du milieu
de la cité tous les vacarmes jaillissent à la fois : le
tocsin, le tambour, les cris de la foule, les pleurs
des enfants […]. Sera-ce ma plus longue soirée de
la guerre ; […] dans l’attente du départ ; celle où
le calme plat renverse, dans la mer, l’image des
rochers violets ? » (Les Heures longues). Le lendemain,
elles rallient Paris, laissant la petite Colette
sous la protection de sa nurse anglaise, Miss Draper.
Jouvenel est mobilisé. La guerre qui éclate va
espacer les séjours sur la Côte d’Emeraude.
À Paris, Colette et ses amies les plus prochesvivent dans le quartier de Passy où le couple Jouvenel
occupe un chalet de la rue Cortambert.
Musidora habite une garçonnière rue Decamps,
Marguerite Moreno un rez-de-chaussée de la rue
Jean de Bologne et Annie de Pène, autre confi-
dente, une maison bourgeoise de « la provinciale
impasse Herrent ». Pour lutter contre l’adversité,
Colette a l’idée de rapporter les dimensions de ce
cercle à celles d’un espace plus communautaire.
Elle compose avec ses amies ce qu’elle nomme « le phalanstère du XVIe arrondissement » (Le
Fanal bleu). Cette expression est sans doute une
réminiscence de la pensée fouriériste qui a fortement
influencé Sido. Dans ce système, le terme « phalanstère » désigne une vaste association de
production où les travailleurs vivent en communauté.
Colette décline ce précepte sur le mode
de la vie domestique. Elle jardine, s’occupe du
ménage et de la lessive ; Musidora fait le marché
et la cuisine ; Annie de Pène fournit poulardes et
truffes, tandis que Marguerite Moreno récite Andromaque
et divertit la maisonnée avec ses potins
vrais ou faux. Il y a tout de même des moments
de pur délassement. Durant la première quinzaine
de juillet 1915, Colette fait une brève apparition à Rozven en compagnie de sa fille qui vient de
fêter son deuxième anniversaire. Au printemps
suivant, elle y séjourne à nouveau. Mais ce n’est
qu’à l’aube des années vingt que les habitudes estivales
allaient véritablement reprendre leur cours.
Le cercle des intimes allait s’élargir et former un
autre phalanstère, plus composite et joyeux que
le précédent.
Le 14 juillet 1919, toutes les rues de Paris résonnent
des acclamations qui accueillent le défilé
des troupes alliées. La guerre est finie. La France
entière croit fermement que plus jamais on ne
reverra pareille horreur, c’est « la der des der »,
comme le clament ces soldats accablés qui reviennent
de l’enfer. Cet été-là, les familles aisées
renouent avec leurs lieux de villégiature, des liens
rompus pendant quatre ans. Au mois d’août, Colette
regagne Rozven avec Germaine Beaumont.
Née Germaine Battendier le 31 octobre 1890 à
Petit-Couronne en Seine-Maritime, cette dernière
est la fille d’Annie de Pène et de Charles Battendier.
D’une certaine manière, Colette va reporter
l’affection qu’elle avait pour sa grande amie sur sa
fille. Le 14 octobre 1918, le nom d’Annie de Pène
s’était ajouté à la liste vertigineuse des victimes
de la grippe espagnole : « Annie de Pène va me
manquer, et quelle mort imbécile ! Elle oubliait
de déjeuner ou de dîner, ou bien sautait un repas
pour ne pas engraisser, et la grippe l’a saisie dehors,
sans défense, c’est-à-dire l’estomac vide »,
confie Colette à Georges Wague. Elles n’iront plus
ensemble au marché aux puces à la recherche de
ces boules de verre dont elles avaient la passion
commune. Avant de devenir journaliste et romancière
comme sa mère, Germaine Beaumont fit ses études à Versailles, puis séjourna en Angleterre
de 1908 à 1915. En 1919, Colette la fait entrer
au Matin où elle va tenir une chronique qu’elle
signe sous le pseudonyme de Rosine, du nom de
l’héroïne de L’Évadée, un roman de sa mère. Elle
y assure en outre bénévolement le secrétariat de
Colette. En 1927, elle entre au Nouvelles littéraires.
En 1930, Germaine Beaumont se fait écrivain
avec la publication de son premier roman, Piège,
qui reçoit le prix Renaudot. À l’aube d’une carrière
littéraire qui atteindra son apogée dans les
années quarante, elle traduit le célèbre Journal
d’un écrivain de Viginia Woolf. Dans les années
cinquante, elle accède à une plus large notoriété
en produisant une émission radiophonique aux
côtés de Pierre Billard, « Les Maîtres du mystère ».
Elle dirigera ensuite une collection de romans policiers
féminins chez Plon. Son dernier livre, Une
odeur de trèfle, paraît chez Gallimard en 1981.
Elle s’éteint deux ans plus tard, le 21 mars 1983.
Victime des choix aléatoires de la mémoire collective,
l’œuvre de Germaine Beaumont est quelque
peu tombée dans l’oubli. Elle illustre pourtant le
parcours peu commun d’une femme de lettres qui
sut intelligemment mener son propre chemin entre
les romancières de la première moitié du XXe
siècle et les intellectuelles féministes des années
soixante et soixante-dix.
En 1919, la direction du Matin accueille deux
nouveaux collaborateurs qui allaient rejoindre le
rang des habitués de Rozven. Le premier, Léopold
Marchand, était le fils des directeurs de l’Eldorado,
de la Scala et des Folies-Bergères. Le 6 avril
1922, il épouse Misz Hertz, l’ex-femme d’Alfred
Savoir avec qui il avait composé Devant la mort,
un drame en deux actes. Ses premières rela-
tions avec Colette datent du mois de juin 1919,
comme en témoigne une lettre du 19 juin où
Colette, alors directrice littéraire du Matin, sollicite
sa contribution à une nouvelle rubrique des « Mille et un Matins ». Le second personnage,
c’est Hélène Picard, née Hélène Dumarc, le 1er octobre
1873 à Toulouse. En mars 1898, elle avait épousé Jean Picard qui encouragea ses débuts
d’écrivain. Elle fait paraître son premier recueil de
poèmes, L’Instant éternel, en 1907. En 1919, elle
décide de « monte[r] à Paris, commence[r] une
seconde vie ». C’est ainsi qu’elle fait la connaissance
de Colette et qu’elle commence à collaborer
au Matin où elle fera paraître une trentaine
de contes. Poétesse à l’âme tourmentée, elle
vouait une vénération quasi mystique à l’auteur
de La Vagabonde qui en retour lui témoignait une
grande admiration : « sa poésie profitait de tout,
ennoblissait tout ». Son talent éclatera dans deux
autres recueils remarquables, Sabbat, paru en
1923 et, plus tard Pour un mauvais garçon, qui
sonne comme la complainte de cet amour non
payé de retour qu’elle vouait à Francis Carco. Ces
deux œuvres ont été composées à Rozven où, pour
reprendre les mots de Colette, elle « se joignit à
la petite colonie que la canicule poussait vers la
côte bretonne » (L’Étoile Vesper). Rozven qui,
l’été venu, accueille également Francis Carco et sa
femme, Germaine. Célèbre depuis la parution de
Jésus la Caille, Colette le surnomme son « voyou
littéraire ». Jovial, volubile, il était né à Nouméa
en 1886 avant que sa famille ne vienne s’installer à Villefranche-de-Rouergue. À vingt-quatre ans,
il fait sa « montée » à Paris où il fonde en 1911« L’école fantaisiste » avec Paul-Jean Toulet, Tristan
Derème et Jean Pellerin. L’année suivante, il
publie son premier recueil, La Bohême et mon
cœur. Fasciné par les bas-fonds, il commence à
fréquenter Montmartre et le Lapin Agile. L’heure
de la consécration arrive en 1914 avec Jésus La
Caille, son premier roman. La richesse de son œuvre
lui vaudra d’être reçu à l’Académie Goncourt
en 1937. Il est également l’auteur de plusieurs
chansons dont « L’orgue des amoureux » mise en
musique par Varel et Bailly et chantée par Edith
Piaf en 1949. C’est en 1918, dans les bureaux de
L’Éclair que dirige alors Annie de Pène qu’il fait la
connaissance de Colette. Selon Claude Pichois et
Alain Brunet, ils partagent « un certain goût de
l’encanaillement et de la vérité. » Rapidement, il
entre dans le cercle des intimes qui dès le début
du mois de juillet circule entre Paris et le manoir
breton.
Si Rozven jouit d’une situation exceptionnelle,
le lieu ne se prête guère à accueillir une colonie
d’invités. Le nombre de chambres d’amis étant limité,
Colette doit planifier les arrivées et départs
de chacun. Cette organisation complexe n’empêche
pas les visites des Carco de coïncider avec
celles des Marchand et il faut compter avec la
petite Colette, et ses frères, Bertrand et Renaud,
les deux premiers fils d’Henry. Ce qui ne manque
pas d’engendrer des situations cocasses : « Mais,
tonnerre de bon Dieu, où vous mettrai-je ? N’importe
comment, on s’arrangera. Je suis capable
de te coucher dans la bibliothèque, mon Hélène.
Car Léo [Marchand] n’y tiendrait que plié en deux.
Tu coucherais dans la bibliothèque et tu te laverais
dans un cabinet de toilette. […] Tu comprends le
petit [Renaud de] Comminges est en haut, à la
place de Bertrand, Bertrand à la place de Germaine.
Je mets Germaine dans la chambre de Robert
[de Jouvenel]. Et je n’ai plus que la chambre de
Carco ! Il faut donc que je change en chambre
la petite bibliothèque, je n’y puis mettre un petit
Comminges, qui se couche à 8 ½ ou 9 heures,
et que nous empêcherions de dormir » (lettres à
Hélène Picard, été 1923). Malgré le manque de
place, la bonne humeur règne toujours, comme
en témoignent les lettres de Colette à Marguerite
Moreno : « Si tu voyais le bain de Sidi, Sidi-Neptune
entouré de ses petits tritons Bertrand et Renaud,
Colette et sa grosse tritonne – moi… C’est
un spectacle d’une mythologie bien touchante »
(lettre du début juillet 1922). Germaine Beaumont
conservera l’image de ces beaux jours et dans un
ouvrage intitulé Colette par elle-même, elle ravivera
le souvenir des repas qui se prenaient dans
la grande salle du bas qui donnait sur la mer et
des petits déjeuners pris côté cour, dans une pièce
plus petite. Elle évoquera également les promenades
chez les antiquaires de la région, l’exploration
joyeuse des rues et des boutiques de Saint-Malo. À
Rozven, dit Germaine Beaumont, Colette révélait
des aspects inconnus de sa personnalité. Un jour,
elle l’accompagna pour prendre le thé chez une
dame de Paramé. La jeune sœur de la dame avait,
paraît-il, une belle voix et Colette souhaitait l’entendre
chanter, mais comme son accompagnatrice était malade, l’écrivain proposa de la remplacer
au piano. Ce qui suivit fut inoubliable : « Colette
continua de jouer seule dans un silence profond
qui semblait s’étendre à toutes choses par delà la
banalité de la demeure, du jardinet et de la rue,
par delà la ville, par delà la mer ». Elle ne s’était
jamais vantée de ce talent : « Rappelle-toi, lui ditelle,
il y a toujours dans la vie des choses qu’on
doit garder pour soi ». Et puis il y avait la Colette
qui se baignait, jardinait infatigablement, pêchait
le crabe, les crevettes et le poisson plat, celle enfin
qui, tutélaire et maternelle, rayonnait au milieu de
sa joyeuse tribu : « j’ai autour de moi une terrible
horde. Ces jouvenel’s brothers, lâchés, jouent
avec les chiens, se roulent par terre, crient et
bondissent » (lettre à Marguerite Moreno, début
août 1922). Et malgré les caprices imprévisibles
du temps, la joie de vivre règne au sein du phalanstère
: « Chaque journée contient, soigneusement échantillonnées, les quatre saisons et toutes
les variétés de ‘‘temps’’. […] Enfin, depuis jeudi, je
suis à la tête, si j’ose écrire, de Sidi, Robert-Zou et
Germaine Patat. C’est du monde bien gentil, tu
sais. Enchantés les uns et les autres de se reposer,
ils rient enfantinement, mangent et se couchent à 10 heures » (lettre à Marguerite Moreno, vers le
16 juillet 1922). « Nous pleurions de rire », dira
Germaine Beaumont, en illustrant son propos
par le récit des jeux favoris des vacanciers, jeux
de mots loufoques et « absurdes » de Léopold
Marchand, chansons populaires entonnées par
Carco. Tous deux joyeux compères qui savaient
aussi se monter studieux et laborieux ainsi qu’en
témoignera plus tard Colette : « quels types !
Ils ont le travail dans le sang ces bougres-là !…
Carco surtout, il n’y avait pas moyen de l’arracher
de sa chambre ! » (Frédéric Lelièvre, « Une heure
avec Colette », Les Nouvelles littéraires, 27 mars
1926). Un jour, la joyeuse confrérie reçut la visite
du poète de la mer, Théophile Briant. Il était l’ami
de Léopold Marchand qui l’introduisit auprès de
Colette. En 1936, il fondera Le Goéland, une revue
poétique d’excellente qualité. Le premier numéro,
daté du 22 juin 1936, montre le goéland
survolant la Bretagne littéraire, apercevant entre
autres Balzac et sa Béatrix à Guérande, le Diable
boiteux à Sarzeau, Corbière à Roscoff, Villiers de
l’Isle Adam, Renan, Flaubert et Victor Hugo dans
leurs voyages, Chateaubriand, et enfin Colette à
Rozven : « Derrière la Varde, par-delà les ajoncs,
je découvre Rozven, oasis de verdure de Cellequi-
fut-la-vagabonde ». À la faveur d’un autre
article publié en 1954, Théophile Briant racontera
sa rencontre avec Colette en même temps qu’il
ressuscitera l’image de leurs jeux aquatiques, lorsque
tous les baigneurs se retrouvaient sur la plage
de la Touesse. Comme le rappelle Francine Dugast,
Colette « admirait ses prouesses de nageur
(que célébrait la presse locale) et lui dédicaça un
exemplaire du Blé en herbe en ces termes : ‘‘A
Triton Briant, hommage d’une néréide inexpérimentée’’
» (Francine Dugast, « Colette en Bretagne »). Véritable rituel, le bain de Rozven est
un bienfait auquel Colette ne renoncerait pour
rien au monde, pas même lorsque le temps devient
menaçant : « Il y a grande tempête du Nord aujourd’hui, mille chevaux blancs sur la mer, et j’ai
pris un bain dans un cataclysme » (lettre à Hélène
Picard, été 1923).
Malgré un confort toujours rudimentaire – on
s’éclaire au pétrole, on fait bouillir la lessive sur
un feu de charbon, et l’eau courante ne sera installée
qu’en 1921 – la maison est toujours chaleureuse.
Avec ses amis, Colette partage le bonheur
des vacances et regarde avec un plaisir mêlé
d’étonnement sa fille grandir. Germaine Beaumont
rapporte que Colette avait choqué certains
habitants de Saint-Coulomb parce qu’elle laissait
sa fille vagabonder nu-pieds en maillot de bain.
Des propos que ne démentent pas les lettres de
Colette : « Quant à ma fille… elle vaut le voyage,
non-seulement à cause d’un corps singulièrement
beau et robuste, d’un visage insolent couleur de
brugnon brun, – mais à cause de l’indépendance
abominable dont la Bretagne l’imprègne. Par tout
temps, elle est sur les routes, les sentiers et les
rocs, elle traîne avec une flopée de guenilleux,
qu’elle commande ; elle disparaît des heures, reparaît
cauteleuse, pleine de cambouis et d’une
docilité sournoise » (lettre à Marguerite Moreno,
1er août 1922). Dans ses lettres à Hélène Picard,
Colette mère se montre tout aussi énergique : « J’ai retrouvé mon plein de force, comme toujours
après trois semaines de Rozven. La journée
que j’ai faite aujourd’hui fatiguerait un solide
homme de peine. Cinq heures de défrichage hier,
4 h aujourd’hui, sans compter le bain et les divers
tonnerres de Dieu. Mes mains sont des horreurs », (fin août 1924). À Rozven, Colette goûte
l’illusion d’échapper à la réalité, de se trouver dans
un espace enchanté où tout n’est qu’harmonie et
beauté. Tel le géant Antée qui reprenait force chaque
fois qu’il touchait la terre, Colette proclame : « Je renais, dans la vague et le sable » (été 1920).
Lieu de conquêtes magiques, les rivages bretons
lui confèrent une sorte de royauté, un souverain
prestige : « Je possède tous les centimètres carrés
de mon royaume ». Mais cette majestueuse sérénité
se trouve parfois contrariée par les travaux
d’écriture, ces hôtes indésirables qui seront de
tous les voyages à Rozven : « Pour moi, les vacances,
c’est changer de lieu de travail », se plaîtelle à répéter. Car au-delà des grands éclats de rires,
des plaisirs de la baignade et des promenades
joyeuses, il y a toujours un moment laborieux qui
réclame l’écrivain à sa tâche. C’est à Rozven, au
cour des mois d’août et septembre 1919, qu’elle
poursuit l’écriture de Chéri. Puis durant l’été de
1921, en collaboration avec Léopold Marchand,
elle y travaille à l’adaptation théâtrale de La Vagabonde.
Mais lorsqu’à l’été de 1922, elle se lance
dans l’écriture d’un nouveau roman, les paysages
de Rozven vont s’animer d’une dimension particulière
où vie affective et création littéraire vont
se confondre.