Regarde...

 

 

 

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Sous l’influence de Maurice Goudeket, Colette va s’enthousiasmer pour la Provence où elle achète une utre villa, la Treille muscate. En collaboration avec Mathurin Méheut, elle y crée Regarde…, un court ecueil qui regroupe deux textes, « Regarde… » et « La Flaque ». Les textes de Colette s’accordent à merveille avec les illustrations de Méheut. L’ensemble, harmonieux, compose un superbe hommage à cette Côte d’Émeraude dont Colette gardera toujours la nostalgie. N’ayant jamais perdu de vue cette région tant aimée, elle songera à s’établir sur la côte méridionale de la Bretagne en 1939, mais la guerre mettra fin à ce projet.
A l’été de 1925, Colette amorce une rupture avec une tradition qui remontait à 1911. Pour la première fois depuis quatorze ans, elle ne séjourne pas à Rozven, et se rend dans le Midi de la France. A la fin de juillet et au début d’août, elle passe quelques jours avec Maurice Goudeket à Beauvallon-Guerrevielle, près de Sainte-Maxime, où Armand Citroën, le neveu du constructeur automobile, leur donne l’hospitalité. Son nouveau compagnon lui fait découvrir la Provence dont elle s’était jusque-là défiée : « Vous adorez la Bretagne, vous aimerez désormais le Midi », lui assure- t-il (Près de Colette). Effectivement, il s’opère une conversion radicale. Car si au mois d’avril elle affirme sur un ton péremptoire : « ce n’est pas un pays pour moi » (lettre à Hélène Picard, 14 avril 1925), quelques mois plus tard elle semble définitivement conquise : « je deviens très méridionale », annonce-t-elle à Hélène Picard. En 1926, elle achète une villa près du petit port de Saint- Tropez, la Treille muscate, « maison provinciale ombragée, au milieu de sa petite terre plate » (lettre à Marguerite Moreno, 28 juillet 1926). Après un séjour à Rozven au mois de septembre 1925, elle avait décidé de mettre la villa en vente. Elle avait elle-même estimé la propriété à 400 000 francs et rédigé un descriptif détaillé à l’intention d’un agent immobilier. Si elle s’y était encore rendue à nouveau l’été suivant, ce n’était que pour superviser le déménagement de ses meubles à Saint-Tropez. Rozven sera vendu le 4 mars 1927. Colette passera désormais ses étés à la Treille muscate. Mais son regard ne se détournera jamais vraiment tout à fait des rivages tant aimés de la Bretagne, des paysages qu’elle va s’attacher à faire renaître par l’écriture.
En 1929, la librairie Deschamps fait paraître Regarde…, un splendide livre pour la jeunesse, fruit de la collaboration de Colette et Méheut. Sur la couverture et la page de titre rien ne permet de dissocier le travail de l’écrivain de celui de l’artiste : « Regarde… » par Colette et Méheut. Par une lettre adressée de Saint-Tropez à Marguerite Moreno, nous savons que les deux artistes n’ont pas réellement travaillé de concert : « Travailler ? oui, mais pas pour moi, pour un recueil qu’illustre Méheut, le grand artiste des bêtes et plantes de la mer. Il est tellement gentil… que je ne vais pas gagner grand-chose à ce travail d’ailleurs assez court » ( 21 juillet 1927). Colette a donc travaillé sur commande, constat que corrobore Méheut qui écrit au même moment : « Hier, lettre de Colette […] Elle est à Saint-Tropez et m’adresse une première série d’articles que je vais faire taper à la machine car elle surcharge, biffe et le sens général est perdu à la lecture. Très modeste et me demandant si ça va, ou comment faire ». Mais Colette ne s’est pas contentée de rédiger des fragments sous les dessins de Méheut. Elle compose deux textes originaux, « Regarde… » et « La Flaque ». Le premier récit reprend le maîtremot de Sido, son grand précepte qui influencera la vie et l’œuvre de l’écrivain. Appliqué au milieu marin, l’enseignement dépasse toutes les leçons maternelles : « Quels trésors de connaissance apporterions-nous, qui vaillent ceux que verse la vague aux pieds de notre enfant ? ». Le second texte prolonge ce principe par l’observation délicate et poétique d’une flaque explorée à marée basse : « La belle flaque, poche de roc, à chaque marée remplie, illuminée, vers l’heure de midi, par une grande épée de soleil qui plonge, verticale, jusqu’à son fond de granit violâtre tapissé de zostères ! ». Entre ces lignes composées par Colette et la parution du volume illustré, deux années vont s’écouler. Dans une lettre datée du 1er décembre 1927, Méheut évoque les difficultés qui ont accompagné la genèse de Regarde… : « Et voici le livre de Colette qui s’avance. Hélas, comme toujours, l’on part sur un beau programme, l’on croit au beau livre… ! et puis voici la facture du papier trop cher, des pochoirs trop élevés, du trop grand nombre de planches ! et finalement malgré toute la bonne volonté de l’éditeur (ce qui est le cas cette fois-ci) ce n’est pas encore le bouquin dont on a rêvé ». Telles sont les raisons qui retardèrent la publication de cette œuvre originale.
En dépit des sacrifices imposés par ces différentes contraintes, l’ouvrage qui paraît à l’automne 1929 est d’une qualité irréprochable. Il avait été imprimé à la main sur grand papier sur les presses de l’Imprimerie nationale. Un détail retient particulièrement l’attention : le caractère typographique, un italique de corps 20. Il avait été gravé par Marcelin Legrand à la fin du siècle précédent tout spécialement
pour cette imprimerie qui l’employait ici pour la première fois. Les dessins de Méheut ont été retouchés au burin, puis coloriés à la main par Jean Saudé, maître affirmé du pochoir des années 1920. Ce chef d’œuvre de l’édition française se présente comme un splendide bestiaire marin où se joignent les regards croisés de deux artistes amoureux de la même terre. Ravie de sa collaboration avec le peintre de la mer, Colette lui témoigne sa gratitude en termes élogieux : « Cher Méheut ami, le volume est si beau ! Quelles fraîches couleurs, quel dessin infaillible ! Cette petite prose s’en va, aidée par vous, jusqu’au bout de l’horizon marin ».
L’horizon avec lequel Colette avait renoué symboliquement par l’écriture allait à nouveau s’offrir à elle. Du 12 au 28 juillet 1928, elle se rend dans les Côtes-d’Armor où elle séjourne au château de Costaérès, propriété de Léopold Marchand, près de Ploumanach : « Un Paradou de 4 hectares, un bois embaumé, croulant de roses, de bruyères, de fraises sauvages, de tout, et trempant dans la mer ! Je n’ai jamais rien vu de pareil à ce parc », confie-t-elle émerveillée à Hélène Picard. Elle retrouve dans ces paysages de la Côte de Granit Rose des visions éblouissantes semblables à celles que lui procurait Rozven : « Le pays et la côte sont incomparables, Hélène. La lune dans les rochers, le silence, et surtout ce parfum de fleurs que porte partout le vent […]. Je ne t’abandonne que parce que nous allons au marché comme à
Rozven » (lettre du 24 juillet 1928). Comme au temps radieux du joyeux phalanstère, elle pêche : « Vingt et un homards en dix jours… dix neuf crabes araignées… deux langoustes… Avant le déjeuner nous pêchons le bouquet aux flaques… Je m’arrange terriblement bien de cette vie ». Sur un exemplaire de Sido ou les points cardinaux dédicacé à Léopold Marchand, Colette avait inscrit ces quelques vers : « l’Île de Costaérès / où j’ai pêché la colichemarde / le virelai à arête dorsale / le damoiseau Salin / Et où j’ai laissé un cœur breton... ». Et si elle déclare « avoir une terrible envie du plein été » de Saint-Tropez, d’ici une dizaine d’années elle cherchera à le fuir pour retrouver sa chère Bretagne. En 1936, elle exprime sa nostalgie dans une nouvelle intitulée « Bella-Vista » : « L’odeur sulfureuse des algues, quelques coquillages brisés, la vague sans force qui naissait et mourait sur place, me donnèrent soudain une terrible envie de la Bretagne, de ses marées, des grands rouleaux malouins qui accourent du large et tiennent captifs, au sein d’une vague verdâtre, les constellations de méduses et d’étoiles à
cinq branches, les bernard-l’ermite ballottés. Je souhaitai la rapide ascension du flux qui s’empanache
d’embruns, désaltère la moule pâmée d’attente et la maigre huître de rocher, rouvre les calices des anémones de mer et des holothuries… La Méditerranée, ce n’est pas la mer… »
A la fin des années 1930, Saint-Tropez devient inhabitable. Les touristes et les chercheurs d’autographes qui rôdent autour de la Treille muscate deviennent de plus en plus entreprenants. Certains n’hésitent pas à frapper à la porte ou à s’immiscer dans la villa. N’y tenant plus, Colette décide de vendre avec l’idée d’aller se ressourcer en Bretagne : « J’ai une terrible envie de Bretagne et de marées, confie-t-elle à Christiane Mendelys, le 5 juillet 1938. Si nous trouvons l’occasion nous dirons adieu à la Treille muscate, et je nous cherche un coin de mer vivante. Ne me donnes-tu pas raison ? Après 14 ans de vacances méridionales, pourquoi ne pas retourner à la côte qui sent bon l’iode ? » Le 25 septembre 1938, elle charge son amie Renée Hamon de lui envoyer des indications sur l’hôtel où elle se trouvait en Bretagne : « Prix d’été, nourriture, genre de clientèle. Est-ce près de la mer ? Une plage baignable [sic] ? Des rochers ? Du sable ? Pas de TSF ? ». Renée Hamon, surnommée le petit Corsaire, était bretonne par son père, région où elle avait grandi, élevée par ses grands-parents. Elle entre dans la vie de Colette au milieu des années 1920, mais ce n’est que dix ans plus tard qu’elles lieront une véritable amitié. Possédée par le démon de l’aventure, elle rêvait de marcher sur les pas de Gauguin. En 1937, elle se rend aux « îles lumières : Tahiti – Tuamotu – Marquises », où elle restera jusqu’en janvier 1938. Comme l’écrit Colette, « son cas s’explique d’un seul mot : elle est Bretonne. Ni caprice de mer, ni le vide de l’escarcelle n’ont jamais, à aucune époque, empêché un Breton d’aller voir
ce qui se passe sur une mer inconnue, de découvrir le rivage qui est de l’autre côté de la mer ». Lorsqu’elle rend visite à Colette le 27 septembre 1938, ce n’est pas pour l’informer sur son lieu de villégiature, mais pour l’inviter à venir se réfugier à Auray. Hitler faisait peser sur l’Europe des menaces
croissantes. La France était en fièvre et venait de mobiliser un million d’hommes. Séduite par l’idée de retrouver la Bretagne, Colette préféra tout de même rester à Paris où elle avait, dit-elle, « l’habitude de passer [s]es guerres ». Du reste, c’est à ce moment qu’elle fit ce portrait d’Hitler : « Un monsieur végétarien qui ne mange que des flocons d’avoine à midi et parfois un œuf le soir… Un monsieur qui ne fait pas l’amour, même pas avec les hommes… Une belle comédienne ! Sais-tu qu’il ne parle que devant une table ? Il y a des manettes ou des boutons électriques invisibles. Ils lui permettent de préparer ses discours…mais oui, lorsqu’il arrive à un moment pathétique il appuie sur un bouton et un éclairage savant… Hop ! sur un petit bouton et vois sa ‘‘claque’’ ! » (« Journal de Renée Hamon », in Lettres au Petit Corsaire). Cette description du dictateur en pantin grotesque est étonnamment proche de celle que Charlie Chaplin allait mettre en scène dans son chef d’œuvre de 1940.
Cette année 1938, Colette aimerait qu’elle soit celle de son retour en Bretagne. Elle se décide à y chercher un autre pied-à-terre. Mais comme il lui serait doux, avant d’entreprendre cette démarche, de passer Noël à Auray : « J’aime bien, écrit-elle à Renée Hamon, cette idée de Noël à Auray. Un bon réveillon chez Angèle [la propriétaire de l’hôtel de La Tour d’Auvergne], j’entraînerais les Luc-Albert Moreau et Morhange, et j’inviterais le petit Corsaire. Qu’en dis-tu ? » Mais le froid particulièrement glacial de cet hiver 1939 allait retarder ce projet jusqu’au 7 février, date à la quelle Colette et Maurice Goudeket se rendent à La Trinité-sur-Mer où Renée Hamon avait élu domicile. Ce dernier séjour allait fournir à Colette la matière de textes superbes qui seront recueillis plus tard, en 1950, dans un recueil qui a pour titre En pays connu. De ses pages admirables jaillissent des images et des croquis qui témoignent d’un sens aigu de l’observation : « Une petite Bretonne glissante et muette, cheveux tirés, rubans quimperlais volant derrière elle, surgit les sourcils hauts comme si nous l’avions éveillée d’un sommeil de cent ans. Mais le thé la suit de près, et le cidre mousseux, et des crêpes brûlantes dorées, et le parfait beurre salé qui, sous le couteau, crache des perles de petit-lait… Un silence breton, au sein duquel bourdonnent le vent et la marée montante, nous entoure. Pardelà les caps s’étendent d’autres plages blondes, des chardons bleus, des vagues savonneuses, et la solitude ». Au cours de ce même séjour, Colette s’était rendue au couvent d’Auray où étaient élevées des jeunes filles muettes ou aveugles. Cette visite sera évoquée dans un article intitulé « Le miracle d’Auray » où Colette affirme avoir déjà approché cet endroit lors de son séjour à BelleÎle en 1894. Ces deux visites effectuées à trente cinq ans d’intervalle donnent lieu à un intéressant commentaire sur l’évolution des méthodes d’éducation. Ces différentes images de la Bretagne témoignent de l’enthousiasme persistant de Colette pour cette région. Ce sont aussi les dernières prises sur le vif. Colette n’achètera pas la maison de ses rêves. La guerre et la maladie devaient mettre fin à ce projet.