Les dissentiments que laissaient prévoir les in-
fidélités répétées de Willy n’ont pas tardé à se
manifester. Au fil des ans, la mésentente s’est
installée au sein de cet étrange ménage. Mais, il
leur faudra des années avant de rompre définitivement.
De séparations en retrouvailles, Colette
et Willy vont trouver une sorte de modus vivendi
provisoire. Ainsi, lorsque la séparation de biens
est prononcée le 1er mai 1905, ils continuent à
vivre sous le même toit. Mais l’année suivante
leurs désaccords se concrétisent par la séparation
physique des époux qui délaissent tous deux
le domicile conjugal. Willy s’installe au 6 rue de
Chambiges avec sa maîtresse Meg Villars, tandis
que Colette s’engage dans un petit rez-de-chaussée
de la rue de Villejust. Mais le plus souvent, elle
se trouve au 2 rue Georges-Ville, chez la marquise
de Morny. Grâce à cette dernière, Colette allait
prendre possession de ce paradis entrevu jadis à
Belle-Île, la Bretagne chargée de trésors marins.
Sophie Mathilde Adèle Denise de Morny, dite
Missy, née le 26 mai 1863, était issue d’une illustre
lignée. Elle était la fille du duc de Morny,
frère utérin de Napoléon III, et de la princesse
Troubetzkoï. Arrière-petite-fille de l’impératrice
Joséphine par son père, elle descendait de Louis
XV par sa mère. À dix-huit ans, elle avait épousé
le marquis Jacques de Belbeuf. Cette union, fruit
d’un arrangement entre les deux familles, sera de
courte durée. Au bout de six années le couple se
sépare légalement, car depuis longtemps déjà le
marquis avait consenti à laisser sa femme vivre selon
les règles de son bon plaisir. Femme cultivée,
intelligente et d’une extrême générosité, Missy était surtout connue pour ses excentricités. Vers
l’âge de quinze ans, elle réalisa que sa personnalité
ne correspondait pas tout à fait à ce modèle
que le plus grand nombre tient pour « normal ».
Aux jeunes hommes, Missy préféraient les personnes
de son sexe. Sa fortune, que l’on disait
considérable, lui permettra de vivre son homosexualité
au grand jour. Aussi lorsqu’en décembre
1903 son divorce est prononcé, tout Paris bruisse
non pas de cette séparation, mais de la liaison tapageuse
qu’elle entretient alors avec la princesse
Poniatowska. Curieusement, à cette époque où
les amours féminines étaient à la mode, Missy
devient la cible favorite des attaques les plus venimeuses
et des articles les plus fielleux. Ce qu’on
l’on désapprouve surtout, c’est son attitude très
virile. Plus homme que femme, elle porte un
complet veston (tenue interdite aux femmes), le
cheveux court, fume le cigare et se fait appeler « Max » ou « oncle Max ». Colette pour sa part
a pleinement mesuré le mal-être de son amie.
Dans Le Pur et l’Impur, elle l’évoquera sous les
traits de « La Chevalière » qui, en « sombre ajustement
masculin, démentait toute idée de gaieté
et de bravade… Venue de haut, elle s’encanaillait
comme un prince ». « Chevalière » servante, elle
le sera pour Colette qu’elle entoure de ses soins
tant affectifs que matériels. Elle lui rendra plus
facile notamment la vie harassante des tournées
au music-hall en lui réservant une chambre dans
les hôtels les plus confortables. Grand seigneur à
l’âme passionnée, Missy dépose son cœur et sa
fortune aux pieds de Colette. Les deux femmes
s’étaient rencontrées en 1905 au Cercle des arts
et de la mode. Un témoin de l’époque se fera plus
tard l’écho de se qui se passait dans cet établissement
obscur : « Il y eut des soirées brillantes.
C’est au cours de l’une d’elles que la marquise
de Morny et Mme Colette furent présentées l’une à l’autre, au grand amusement de Willy qui surveillait
le baccara en faisant des mots », (Armory,
Cinquante ans de vie parisienne). Il est impossible
de dater précisément le début de leur liaison. Il est
du moins certain qu’au cours de l’été 1906, elles étaient suffisamment proches pour passer ensemble
la saison estivale en baie de Somme, au Crotoy,
où Missy va louer la villa « Belle-Plage ». Elles
y reviendront l’été suivant. Mais, et cela va faire le
bonheur des échotiers, elles ont pour voisins Willy
et Meg Villars qui ont élu domicile à deux pas de
là. La presse, la petite presse, qui s’enflamme allait
organiser un battage tonitruant autour de ce
pseudo quatuor amoureux.
De 1906 à 1910, Colette et Missy prennent
leurs quartiers d’été en baie de Somme. Si elles
s’y plaisent relativement bien, elles regrettent toutefois
la fraîcheur du climat et la pluie qui vient
fréquemment contrarier leurs projets. Au début
de l’été de 1910, elles se mettent en quête d’un
autre pied-à-terre en Bretagne où le climat est
plus doux. Le 13 mai 1910, Colette envoie une
carte postale à Sido l’informant qu’elle se trouve à
Paramé en compagnie de Missy. Plus que jamais,
elle semble désireuse d’y dénicher un lieu de
villégiature : « Nous sommes partis ce matin à 7
heures du Crotoy, et à 6 ½ nous étions ici, ayant
déjeuné en route. Quel beau voyage, et quels
beaux pays nous avons vu ! J’ai aperçu de 30 kilomètres,
le Mont Saint Michel, fantastique dans la
brume » (13 mai 1910). C’est d’ailleurs grâce aux
cartes postales que Colette adresse régulièrement à sa mère qu’il nous est permis de retracer le cheminement
de ses prospections immobilières. Ainsi,
quelques jours plus tard, Colette fait savoir à Sido
qu’aucune démarche n’a encore abouti : « Nous
n’avons pas encore trouvé sur la côte la propriété
de nos rêves, mais quel voyage magnifique et que
cette Bretagne est belle en ce moment ! ». Mais
peu de temps après, une opportunité semble se
présenter, ainsi qu’elle l’explique à Sido : « Nous
attendons ici pendant trois jours la réponse d’un
propriétaire qui ne voudra sans doute pas céder
son adorable propriété. Enfin, il faut au moins
s’en assurer. On se promène en attendant, il n’y a
pas un chat, c’est délicieux » (Carte postale de Paramé,
25 mai 1910). Entre Cancale et Saint-Malo,
l’« adorable propriété » si difficile à acquérir allait
pourtant devenir pour des années son domaine,
son havre, son royaume incomparable.
Aux abords du hameau de La Guimorais, sur
le territoire de Saint-Coulomb, niché sur une colline
dominant une anse encadrée de deux pointes,
un manoir à deux corps de bâtiments séparés
dissimule à la vue des passants ses charmes pittoresques.
Il s’agit de Rozven, une belle maison
bourgeoise « située au fond d’un joli vallon qui
descend à la plage de Touesse ». Tous les biographes
de Colette sans exception donnent au nom
Rozven, parfois écrit Roz Ven, la signification de « Rose des Vents ». Nous devons aux récents travaux
de Francine Dugast, spécialiste de l’œuvre
de Colette, la correction de cette interprétation
erronée. Lors d’une conférence prononcée à la
Société archéologique d’Ille-et-Vilaine en 2002,
des auditeurs bretons lui ont signifié la chose suivante
: « La première syllabe peut renvoyer aux
substantifs désignant le tertre, ou la rose ; la seconde à l’adjectif désignant la blancheur, ou au
substantif désignant la pierre ». Rozven signifierait
donc « rose ou tertre blanc ». « Mais, nuance
Francine Dugast, la mode des noms bretons à la
fin du XIXe siècle a favorisé de grandes fantaisies
et il n’est pas sûr que ceux qui ont baptisé la villa
n’aient pas cru à une fausse étymologie ». Il
faut ici démentir une autre légende selon laquelle
Rozven aurait été offert à Colette par Missy. Dans
sa carte du 25 mai, Colette souligne la réticence
du propriétaire à céder son bien, sans en préciser
toutefois les raisons. La villa appartient alors à la
baronne du Crest qui refuse de la vendre directement à Missy « parce que la marquise était habillée
en homme » (Abbé J. Auffret, Saint-Coulomb des
origines à nos jours). Aussi, l’acquisition se ferat-
elle au nom de Colette, mais avec l’argent de
Missy, 70 000 francs payés comptant ! L’acte de
vente est signé le 21 juin 1910. Ce même jour, la
première Chambre du tribunal de grande instance
de la Seine prononce le divorce des époux Gauthier-
Villars. C’en était fini de l’époque Willy.
Si « adorable » soit-elle, la maison de Bretagne
est loin d’être habitable. Et si Colette se
pâme d’admiration devant la beauté du paysage
: « Le plus beau de la terre ! », dit-elle, elle
sait également que le confort y est rudimentaire.
Soucieuse de plaire à Colette, Missy va déployer
toute son énergie pour meubler et aménager Rozven
: « Missy a fait des miracles pour extraire
du chaos une chambre pour moi et même une
pour elle ! », explique Colette à son ami Léon Hamel
qui viendra l’y rejoindre au mois d’août, en
compagnie de Sido et de Léo. Rozven, où tous les
sens s’éveillent, est pour Colette un spectacle qui
offre mille visions poétiques : « Je veux, écrit-elle à Louis de Robert, que vous voyiez Rozven, son
anse de mer verte, les rochers compliqués, le petit
bois, les arbres neufs et les anciens, la terrasse
chaude, les rosiers, ma chambre jaune, et la plage
où la marée apporte des trésors. J’ai un perchoir
de rocher entre le ciel et l’eau. On pêche les homards
d’un bleu vif et des crevettes en agate, et
des crabes qui ont le dos en velours de laine ».
Fidèle à Rozven, elle y passera régulièrement ses
vacances jusqu’en 1924. Fidèle, Missy aimerait
qu’elle le soit davantage. Depuis quelques temps,
un nom nouveau est apparu dans les lettres de
Colette, celui d’Henry de Jouvenel.
A la fin de 1910, Colette était entrée au journal
Le Matin. Elle y avait publié son premier conte le
2 décembre. L’écrivain n’est pas peu fière de cette
collaboration, car Le Matin faisait alors partie de
ces quelques élus qui composaient le « consortium ». Étaient ainsi désignés les quatre plus importants
organes de presse : Le Matin, Le Journal,
Le Petit Journal et Le Petit Parisien. L’arrivée
de Colette ne se fit pas sans remous. Stéphane
Lauzanne, l’un des rédacteurs en chef, menaça
de démissionner si « cette saltimbanque » était
engagée. Il n’en fit rien, car ce n’est qu’au lendemain
de la Libération qu’il abandonnera ses fonctions.
Encore y fut-il contraint et forcé. Le second
rédacteur en chef est un homme « brun aux yeux
de velours, de carrure superbe, à la bourse plate
et aux goûts fastueux », comme le dépeint Louise
Weiss dans ses Mémoires d’une Européenne. Il se
nomme Henry de Jouvenel, il a trente quatre ans
et déjà une honorable carrière politique derrière
lui. En 1902, il avait été nommé chef de cabinet
du ministre de la Justice, puis en 1906 directeur
du cabinet du ministre du Commerce. Il sera ensuite
nommé à la direction du Matin dont il restera
l’un des rédacteurs en chef jusqu’en 1924.
De 1922 jusqu’à sa mort en 1935, il sera élu sénateur
de la Corrèze, fief des Jouvenel. Personnage à la séduction subtile et raffinée, il avait été surnommé « Sidi » : « La peau mate, l’œil de velours,
le nez légèrement fort et assez busqué, une
lèvre très sensuelle. Avec une gandoura il aurait
parfaitement pu passer pour un Arabe » (Arlette
Louis-Dreyfus, Cahiers Colette n°16). Pour lui, Colette
allait se détourner de Missy et de cet autre
prétendant qu’elle fréquentait depuis quelques
années. Né en 1886, Auguste Hériot était le fils
des propriétaires des magasins du Louvre. Grand
sportif, c’était également un homme à la plastique
superbe. Il traversa son époque à la manière
d’un gentleman triste : très cultivé, très distingué,
il devait perdre ses dernières illusions en côtoyant
notamment les horreurs de la Grande Guerre.
Par certains aspects, le personnage de « Chéri »
s’apparente à cette figure héroïque, la culture
en moins. Mais Gaston Lachaille, l’homme mûr
et fortuné qui perd la tête pour Gigi lui ressemble
davantage. Tout comme Missy, il ne rêve que
de servir Colette dont il est follement épris. Pour
celle-ci, en revanche, il s’agit plus d’une passade
que d’un amour véritable : « l’aventure me paraît
grave surtout pour lui, je ne suis pas moralement
en danger », écrit-elle à son ami Hamel le 14 février
1911. Tout aussi légère est la façon dont elle
lui fausse compagnie pour s’embarquer en direction
de la Tunisie avec une certaine Lily de Rême.
Hériot se précipite à Rozven, espérant trouver du
réconfort auprès de Missy qui, dépassée par les événements, comprend que son amie est en train
de lui échapper. Et lorsque Colette regagne Rozven
au mois de mai suivant, les relations entre
les deux femmes se détériorent sensiblement. Colette
s’éloigne de Missy qui a du mal à l’accepter
et qui se montre « glaciale et dégoûtée » (lettre à Léon Hamel, 31 juillet 1911). Quand elle comprend
que Colette ne lui reviendra pas, elle songe
un instant à vendre Rozven, puis se ravise lorsque
celle-ci fait valoir son titre de propriétaire : « N’en
parlons plus. Elle garde Rozven, et nous ne nous
reverrons plus », confie-t-elle à Georges Wague le
2 août 1911. Missy décide de n’emporter que ses
meubles qui proviennent tous de son patrimoine
familial. Nouveau refus de la part de Colette qui
s’en explique avec une ronde complaisance dans
une lettre adressée à Christiane Mendelys : « Tu
veux des nouvelles de Missy ? je n’en ai pas, et
elle continue à détenir tout ce qui m’appartient.
J’aime bien qu’on me fasse bénéficier d’un traitement
d’exception et je serai la première à avoir vu ‘‘la marquise’’ demander de l’argent à une femme
qu’elle quitte » [sic]. Après de sombres tractations,
Missy récupèrera ses meubles, mais quit-
tera Rozven en laissant à Colette l’entière propriété
des lieux. Elle transportera son chagrin à deux pas
de là, dans une villa qu’elle baptisera du nom de
Primerose. Sa prodigalité n’ayant aucune limite,
sa fortune s’évaporera comme peau de chagrin. À
la fin de sa vie, ruinée, oubliée, on raconte qu’elle
passait de longues heures debout aux vitrines des
coiffeurs, admirant les « beaux visages féminins
renversés dans le casque luisant des séchoirs »
(Pierre Varenne, « Willy, ‘‘le père des Claudine’’ »,
manuscrit inédit, collection Michel-Rémy Bieth).
Songeait-elle encore parfois à ce don magnifique
qu’elle consentit jadis à Colette, une rose blanche
de Bretagne qui fleurissait sur un écrin de
verdure ?