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Au printemps de 1893, Gabrielle Colette quitte
Châtillon-Coligny pour s’installer à Paris avec celui
qu’elle vient d’épouser, Henry Gauthier-Villars,
dit Willy. Figure incontournable de la Belle Époque,
il était connu du Tout-Paris aussi bien pour
sa verve que pour le nombre impressionnant de
ses conquêtes. Une vie trépidante commence
donc pour la jeune provinciale qui pénètre dans
le monde baroque et fantaisiste du Paris fin de
siècle. Mais les joies d’une telle découverte vont
bientôt se trouver ternies par de sombres révélations.
Dès les premiers mois de son mariage, Gabrielle
apprend que son époux lui est infidèle. Ce
sont deux lettres anonymes, procédé classique et
fort goûté de ses contemporains, qui vont renseigner
Gabrielle sur l’inconstance de Willy. La première lettre date de l’année même de leur union et l’informe que Louise Willy, une mime qui connaît un certain succès au musichall, a de bonnes raisons de s’appeler ainsi. La seconde lui parvient au début de 1894 avec des indications encore plus précises, on y avance un nom et même l’heure du rendez-vous. « Un billet anonyme dit souvent la vérité », écrira plus tard Colette qui pour l’heure se rend à l’adresse indiquée où elle surprend Willy et sa maîtresse penchés sur un livre de comptes. Impavide, Gabrielle fait mine de venir simplement chercher son mari qui lui emboîte le pas avec promptitude : « ‘‘Tu viens me chercher, dit-il ?’’ […] ‘‘Mais oui, figuretoi’’ ». Une véritable scène de vaudeville. Lorsque Colette relatera cet épisode quarante-deux ans plus tard dans Mes apprentissages, elle conférera à son récit un ton et une forme théâtraux. Mais au-delà du détachement de parade qu’elle affiche courageusement, le coup est bien rude pour la jeune femme qui goûte pour la première fois de son existence la saveur de la trahison amoureuse. Cet amer parfum qui allait la suivre tout au long de son mariage avec Willy allait avoir des conséquences redoutables. Sa situation de femme mariée avec un homme en vue impose à Gabrielle des obligations mondaines auxquelles elle ne peut se soustraire. Dîners, concerts, spectacles, soupers, se succèdent à un rythme effréné. Un soir de 1894, elle se rend au bal annuel de l’École Polytechnique où elle est conduite au bras de son beau-père, le grand éditeur Jean-Albert Gauthier-Villars, qui préside la soirée. Vêtue d’une robe vert d’eau, la débutante paraît livide et chancelante. « J’étais très malade », affirmera-t-elle plus tard dans Mes apprentissages. Sa santé se dégrade. Fiévreuse, épuisée, elle s’alite et perd l’appétit. Une étrange langueur s’abat sur la jeune femme qui s’étiole jour après jour. Pendant deux mois, elle dépérit, erre dans cet entre-deux lugubre qui sépare la vie et la mort : « Il y a toujours un moment, dans la vie des êtres jeunes, où mourir leur est tout juste aussi normal et séduisant que vivre, et j’hésitais » (Mes apprentissages). Le docteur Jullien, un grand médecin de Saint-Lazare qui la soigne, ne parviendra pas à la faire sortir de sa torpeur maussade. Le mal va son chemin, mystérieux et persistant. Les commentateurs continuent encore à s’opposer au sujet de la nature exacte de cet état obscur. Pour certains, Colette aurait été victime de « la grande dissimulatrice », terme employé à l’époque pour désigner la syphilis. Certes cette maladie connut une terrible recrudescence à la fin du XIXe siècle, mais il n’y a pas lieu de croire que Colette ait pu en être infectée. Il n’y a, chez elle, aucune avancée des symptômes qui permettent d’établir un tel diagnostic. Il en est de même pour la salpingite, l’autre pathologie évoquée par certains biographes. Une des conséquences quasiment inévitables de cette maladie est la stérilité, or Colette donnera naissance à une petite fille en 1913. Les causes de sa maladie sont plus prosaïques. La découverte de Paris, le passage si délicat d’une vie de jeune fille à celle de femme mariée, les infidélités de Willy, sont des bouleversements propres à altérer brutalement la santé d’un être jeune. Jusqu’à son arrivée à Paris et son entrée dans le monde, Gabrielle Colette avait grandi dans un univers clos, bercé de la tendre et infinie sollicitude de Sido. Elle qui, adolescente, songeait fiévreusement à sa future vie de femme, se heurte à une réalité cruelle et implacable. L’amour rêvé se consume au brasier de la trahison conjugale. Ce brusque apprentissage précipite la jeune femme dans la plus complète désolation. Comme le notent Claude Pichois et Alain Brunet dans leur biographie, « il est probable que la cause de la maladie de Colette était d’ordre psychosomatique ». Autrement dit, elle souffrait d’une dépression nerveuse, un mal méconnu à cette époque. Ce qui explique le désarroi du docteur Jullien qui mande la venue de Sido au chevet de sa fille. Entourée des soins maternels et de toute l’attention des amis qui se relayent auprès d’elle, Gabrielle revient peu à peu à la vie. Pour parfaire sa guérison, Willy décide de l’emmener en convalescence dans un lieu reculé où elle aura tout le loisir d’oublier cette bien sinistre épreuve. Une faune et une flore luxuriantes, un climat exceptionnel, d’imposantes murailles dessinées par Vauban, à quelques milliers de mètres en face de Quiberon, la plus vaste des îles bretonnes déploie ses beautés sauvages et spectaculaires. C’est Belle-Île-en-Mer qui, en cette fin du XIXe siècle, a toutes les apparences d’un petit paradis préservé, encore ignoré des touristes. C’est dans ce cadre pittoresque que le couple Willy se fixe au mois de juin 1894. À cette époque où l’on commençait à prôner les vertus curatives des bains de mer, le lieu semblait idéal pour parfaire la guérison d’une convalescente. Gabrielle est immédiatement séduite et découvre, éblouie, les splendeurs de la Côte sauvage. Et l’océan qu’elle approche pour la première fois achève de la revivifier : « Pour la première fois de ma vie, je goûtais, je touchais le sel, le sable, l’algue, le lit odorant et mouillé de la mer qui se retire, le poisson ruisselant » (Mes apprentissages). Dans un article paru en 1955, Yvonne Lanco, témoin de l’époque, nous livre cette vivante image de Colette à Belle-Île : « Vêtue d’un pantalon de marin, bleu rayé de blanc, ses beaux yeux de velours brun, son nez fin, ses lèvres et son menton délicieusement dessinés, ses deux longues nattes lui tombant plus bas que les genoux faisaient d’elle une femme qui ne pouvait passer inaperçue. Avec Willy, elle se promenait de long en large sur les quais du Palais » (Yvonne Lanco, « Colette à Belle-Île-en-Mer », in Mercure de France, mars 1955). Dans son sillage, le jeune ménage a entraîné un grand ami de Willy, Paul Masson. Ce singulier personnage avait été avocat, puis magistrat à Chandernagor. Après avoir abandonné ses fonctions, il terminera sa carrière comme attaché à la rédaction du catalogue des incunables de la Bibliothèque Nationale. Il quittera la vie dans des circonstances qui s’accordaient en tout point à son personnage d’humoriste triste : il respira de l’éther jusqu’à en perdre l’équilibre, puis il tomba dans le Rhin où il « se noya dans un pied d’eau », précise Colette. Dans la presse, il signait d’étranges aphorismes d’un facétieux « Lemice- Térieux ». Grand mystificateur, il inventait des histoires burlesques qui amusaient follement la jeune Colette. Il s’était lié avec elle du temps de sa maladie. En cet été de 1894, il est à la fois son confident et son compagnon le plus assidu. Car Willy s’absorbe dans une intense activité épistolaire, abreuvant ses collaborateurs de notes en tous genres et, de façon plus clandestine, ses maîtresses de billets galants. Tout à l’émerveillement de la découverte, Gabrielle feint de ne rien voir : « j’apprenais déjà à détourner les yeux » (Mes apprentissages). Malgré le pardon, malgré la guérison, l’inconduite de Willy a entaillé la solidité du lien conjugal, d’ici quelques années il sera complètement rompu. Une autre alliance, plus durable, est en train de se sceller. Au cours de ce séjour merveilleux, une relation à nulle autre pareille s’engage entre Colette et la Bretagne. Comme le souligne Michel del Castillo, cette région « deviendra son pays d’élection, un décor et une lumière entre tous chéri » (Colette, une certaine France). Exaltée, elle parcourt l’île en tous sens, « de Kervilaouen à la mer Sauvage, de Sauzon aux Poulains » (Mes apprentissages). Paul Masson, de vingt quatre ans son aîné, la suit plus qu’il ne la conduit : « il suivait ma jeune allégresse que chaque journée d’eau salée et de soleil fortifiait ». Par deux fois, dans La Retraite sentimentale (1907) et Mes apprentissages (1936), Colette a évoqué cet « intermède breton » et, malgré les vingt-neuf ans qui les séparent, les deux versions se rejoignent. Dans le premier texte, c’est involontairement que l’héroïne évoque ce séjour. Pour préparer le retour de son époux malade, Claudine range et trie ses affaires. D’un carton défraîchi glissent des papiers et des photographies jaunis dont la seule vue fait surgir les images encore bien vivantes de cette saison que le couple avait passé en terre belliloise des années auparavant. C’était au temps, nous dit Claudine, où « Sarah Bernhardt n’avait pas encore civilisé la Pointe des Poulains ». Comme dans la version de 1936, il est fait allusion aux bigoudènes qui, au déclin du jour, proposent leurs charmes aux passants. D’une manière générale, le même climat joyeux se dégage des deux évocations littéraires. Mais le récit le plus enjoué et le plus vivant se retrouve dans les lettres éclatantes de fraîcheur que Colette adressa de Belle-Île à Marcel Schwob. Grand camarade de Willy, l’auteur du Livre de Monelle fut de ceux qui égayèrent les jours de Colette au temps de sa maladie. Il épousa Marguerite Moreno, l’amie incomparable de Colette. Véritable esthète, érudit, il maîtrisait parfaitement l’anglais – il traduisit notamment Moll Flanders de Daniel Defoe. Gravement malade, il devait mourir prématurément en 1905 à l’âge de trente-huit ans. Colette avait pour lui une affection particulière, tout comme l’étaient les liens qui les unissaient. Leur franche camaraderie était un étrange mélange d’humour et de rosserie espiègle et truculente. Commentant un portrait de Schwob par Sacha Guitry, Colette notera dans Mes apprentissages que tout, dans la physionomie de son ami, portait la marque de cette ambivalence : « Le plus menaçant visage qui pût couvrir, comme un masque de guerre et d’apparat, les traits mêmes de l’amitié ». Au lendemain de sa mort, elle dira regretter son « affectueux mépris [qui lui] était si doux » (lettre à Marguerite Moreno, fin février 1905). Ces liens équivoques se lisent dans chacune des lettres que Colette lui adresse au cours de l’été 1894. Le ton est tour à tour enjoué, piquant et, par endroit, faussement cruel : « « tu es bien le Veau, tu sais ! Et je te dessinerai des bêtes sur la peau du dos avec la pointe d’un thermo-cautère ». Ou encore ceci : « Gourde, sorte de pou de mer, failli, morceau d’étoupe ». En outre, cette correspondance nous renseigne sur bien des aspects de la personnalité de celle qui n’était encore que la jeune épouse de Willy. Une grande vivacité, une charmante spontanéité, une verve aiguisée et, déjà, une manière d’écrire qui ne ressemble à aucune autre, une façon singulière d’appréhender ce qui l’entoure : « Est-ce que je t’ai raconté que nous étions allés voir la Mer Sauvage, de l’autre côté de l’île. Mon Schwob, c’est tout à fait splendide, les vagues se lèvent plus haut que des maisons, et on les voit toutes transparentes et vertes en l’air » (lettre du 27 juin 1894). Cette candeur de l’expression est d’autant plus touchante qu’elle ne réapparaîtra plus lorsque Gabrielle aura transmis la plume à Colette. Pour l’heure, la jeune femme est tout à la joie de la découverte. Exaltée, infatigable, elle entraîne Paul Masson à l’aventure, savoure avec délice les bienfaits des bains de mer et se livre à des pratiques toutes nouvelles : elle est une des premières femmes de son époque à s’exposer au soleil et à pratiquer la voile. En vertu des principes esthétiques de l’époque, les baigneuses protégeaient la blancheur de leur peau des ardeurs du soleil. Ainsi, les usages de la vie balnéaire imposaientils un code vestimentaire et des accessoires aussi nombreux qu’encombrants. À chaque moment de la journée son costume : tenues confortables et pratiques pour la promenade hygiénique du matin ; toilettes élégantes, dernières nouveautés des créateurs parisiens pour l’après-midi. Quant au costume de bain, il se composait d’une tunique, d’un jupon et d’un bonnet en forme de charlotte. En outre, certaines baigneuses soignaient leur silhouette en glissant un corset sous leur combinaison. Et jusqu’à la veille de la Grande Guerre nombre d’entre elles resteront attachées à ce costume leste qu’elles surchargeaient d’accessoires aussi voyants qu’inutiles. Mais là où, quelques années auparavant, la presse féminine ne voyait que pudeur, chic et élégance, elle raille à présent les artifices de ces mêmes parures : « on voit des baigneuses corsetées, maquillées, dont le costume a la forme vague d’une robe compliquée et le bonnet l’apparence d’un chapeau. Elles gardent leurs perles, leurs boucles d’oreille, leurs bagues. On a envie de leur crier : ‘‘Prenez garde, vous allez vous mouiller !’’ » (Femina, 1er août 1914). Colette, pour sa part, n’a pas attendu ce signe des temps pour affranchir son corps de cette entrave vestimentaire. Ainsi qu’elle l’écrit à Marcel Schwob, elle porte « une jupe courte aux genoux, avec une petite culotte en jersey dessous ». Et alors qu’il était jugé indécent de s’asseoir à même le sable et de se promener pieds nus, Colette évoque la douceur et la chaleur que lui procure le contact avec cet élément. Elle fait partie de ceux qui, au tournant du siècle, contribuèrent à inventer un concept nouveau, celui de « la plage ». De la même manière, en s’adonnant au plaisir de brunir elle devance une autre mode qui n’entrera dans les mœurs qu’à la fin des années vingt : « Rappelons que le hâle, si redouté jadis, est devenu très chic », préconise Berthe Bernage aux lectrices de 1928. Un an auparavant, Gabrielle Chanel avait pourtant soulevé l’indignation générale pour s’être exposée au soleil de la Riviera. Délaissant ombrelles, chapeaux et écharpes, Colette offre à son corps longtemps alangui, une véritable cure de soleil. Ce hâle si novateur est comme le signe de sa vigueur retrouvée. En dehors des heures de baignade, elle sillonne l’île dont elle semble vouloir saisir chaque parcelle. Les beautés du site l’enchantent et lui procurent la sensation d’un dépaysement inédit, même si elle se plait à établir une comparaison avec l’Italie qu’elle ne connaît pourtant pas : « L’abondance méridionale de l’île nous émerveillait. Des ter- rasses et des treilles, des figuiers comme en Italie, des lézards gris brodant le roc, des voiles roses et bleues sur la mer… ». La Bretagne telle que Colette la dépeint prend les allures d’un territoire inexploré, sauvage, peuplé d’animaux étranges et fantastiques. Dans sa première lettre adressée à Marcel Schwob, elle évoque des bêtes invisibles qui se terrent dans le sable et qui sautent brusquement, des animaux caméléons qui ressemblent à de l’herbe : « c’est odieux, s’exclame-telle, et je n’ose pas y toucher. Elles ont des feuilles et dessous on voit luire des choses nues et froides ». Cette impression d’étrangeté est d’autant plus prégnante que Colette ne fait que de rares allusions aux habitants de l’île. Tout juste relèvet- on la présence d’un voisin « aimable » qui propose de les emmener en mer sur son bateau. Et lorsque Willy consent à se dévêtir pour se baigner, se sont les goélands, seuls spectateurs de cette scène audacieuse, que se scandalisent et non les îliens. Aux dires de certains témoins, les Bretons eurent pourtant l’occasion d’être choqués par la conduite du couple. Dans des lettres qu’elle adressa bien des années plus tard à un certain Yves Le Béchec, instituteur admirateur de son œuvre, Colette évoque un autre séjour qu’elle fit en Bretagne au cours de l’été de 1895 ou de 1896. À son correspondant qui semble avoir ravivé l’impérieux souvenir laissé par les ébats du couple Willy dans l’esprit des autochtones, elle se désole d’avoir à démentir cette « légende flatteuse ». Soulignons que dans La Retraite sentimentale, Claudine raconte comment son mari et elle offrirent le spectacle de leurs divertissements sensuels à deux baigneurs qui « se voilèrent la face… après ». Ce récit leste et romanesque comportait peut-être et quoi qu’elle en ait une part de vérité. De cette seconde saison sur les rivages bretons, Colette affirme, avec une insistance manifeste, n’avoir conservé qu’une image sombre : point de robes d’été, point de costume de bain, son indigence était extrême, dit-elle. Rien de commun avec le séjour à Belle-île qui laissera dans son esprit le puissant souvenir d’une saison au paradis. Au cours de cet été de 1894, elle noua une sorte de pacte avec la Bretagne qui, pour les années à venir, allait devenir sa terre d’élection. |
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